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flammes. On persuada aisément au roi qu’il ne pouvait expier qu’en Palestine ce crime, qu’il eût mieux réparé en France par une administration sage. Il fit vœu de faire égorger des millions d’hommes pour expier la mort de quatre ou cinq cents Champenois. Sa jeune femme, Éléonore de Guienne, se croisa avec lui, soit qu’elle l’aimât alors, soit qu’il fût de la bienséance de ces temps d’accompagner son mari dans de telles aventures.

Bernard s’était acquis un crédit si singulier que, dans une nouvelle assemblée à Chartres, on le choisit lui-même pour le chef de la croisade. Ce fait paraît presque incroyable ; mais tout est croyable de l’emportement religieux des peuples. Saint Bernard avait trop d’esprit pour s’exposer au ridicule qui le menaçait. L’exemple de l’Ermite Pierre était récent. Il refusa l’emploi de général, et se contenta de celui de prophète.

De France il court en Allemagne. Il y trouve un autre moine qui prêchait la croisade. Il fit taire ce rival, qui n’avait pas la mission du pape. Il donne enfin lui-même la croix rouge à l’empereur Conrad III, et il promet publiquement, de la part de Dieu, des victoires contre les infidèles. Bientôt après, un de ses disciples, nommé Philippe, écrivit en France que Bernard avait fait beaucoup de miracles en Allemagne. Ce n’était pas, à la vérité, des morts ressuscités ; mais les aveugles avaient vu, les boiteux avaient marché, les malades avaient été guéris. On peut compter parmi ces prodiges qu’il prêchait partout en français aux Allemands.

L’espérance d’une victoire certaine entraîna à la suite de l’empereur et du roi de France la plupart des chevaliers de leurs États. On compta, dit-on, dans chacune des deux armées, soixante et dix mille gendarmes, avec une cavalerie légère prodigieuse ; on ne compta point les fantassins. On ne peut guère réduire cette seconde émigration à moins de trois cent mille personnes, qui, jointes aux treize cent mille que nous avons précédemment trouvées, font, jusqu’à cette époque, seize cent mille habitants transplantés. Les Allemands partirent les premiers, les Français ensuite. Il est naturel que de ces multitudes qui passent sous un autre climat, les maladies en emportent une grande partie ; l’intempérance surtout causa la mortalité dans l’armée de Conrad vers les plaines de Constantinople. De là ces bruits répandus dans l’Occident que les Grecs avaient empoisonné les puits et les fontaines. Les mêmes excès que les premiers croisés avaient commis furent renouvelés par les seconds, et donnèrent les mêmes alarmes à Manuel Comnène qu’ils avaient données à son grand-père Alexis.