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Il n’en fut pas de même des chefs des croisés, plus politiques, moins enthousiastes, plus accoutumés au commandement, et conduisant des troupes un peu plus réglées. Godefroi de Bouillon menait soixante et dix mille hommes de pied, et dix mille cavaliers couverts d’une armure complète, sous plusieurs bannières de seigneurs tous rangés sous la sienne.

Cependant Hugues, frère du roi de France Philippe Ier, marchait par l’Italie avec d’autres seigneurs qui s’étaient joints à lui. Il allait tenter la fortune. Presque tout son établissement consistait dans le titre de frère d’un roi très-peu puissant par lui-même. Ce qui est plus étrange, c’est que Robert, duc de Normandie, fils aîné de Guillaume, conquérant de l’Angleterre, quitta cette Normandie où il était à peine affermi. Chassé d’Angleterre par son cadet Guillaume le Roux, il lui engagea encore la Normandie pour subvenir aux frais de son armement. C’était, dit-on, un prince voluptueux et superstitieux. Ces deux qualités, qui ont leur source dans la faiblesse, l’entraînèrent à ce voyage.

Le vieux Raimond, comte de Toulouse, maître du Languedoc et d’une partie de la Provence, qui avait déjà combattu contre les musulmans en Espagne, ne trouva ni dans son âge, ni dans les intérêts de sa patrie, aucune raison contre l’ardeur d’aller en Palestine. Il fut un des premiers qui s’arma et passa les Alpes, suivi, dit-on, de près de cent mille hommes. Il ne prévoyait pas que bientôt on prêcherait une croisade contre sa propre famille.

Le plus politique de tous ces croisés, et peut-être le seul, fut Bohémond, fils de ce Robert Guiscard conquérant de la Sicile. Toute cette famille de Normands, transplantée en Italie, cherchait à s’agrandir, tantôt aux dépens des papes, tantôt sur les ruines de l’empire grec. Ce Bohémond avait lui-même longtemps fait la guerre à l’empereur Alexis, en Épire et en Grèce ; et n’ayant pour tout héritage que la petite principauté de Tarente et son courage, il profita de l’enthousiasme épidémique de l’Europe pour rassembler sous sa bannière jusqu’à dix mille cavaliers bien armés, et quelque infanterie, avec lesquels il pouvait conquérir des provinces, soit sur les chrétiens, soit sur les mahométans.

La princesse Anne Comnène dit que son père fut alarmé de ces émigrations prodigieuses qui fondaient dans son pays. On eût cru, dit-elle, que l’Europe, arrachée de ses fondements, allait tomber sur l’Asie. Qu’aurait-ce donc été si près de trois cent mille hommes, dont les uns avaient suivi l’Ermite Pierre, les autres le prêtre Godescalc, n’avaient déjà disparu ?

On proposa au pape de se mettre à la tête de ces armées im-