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nécessairement par son état l’ennemi déclaré des empereurs d’Orient, comme il était l’ennemi couvert des empereurs teutoniques. Le pape, loin de secourir les Grecs, voulait soumettre l’Orient aux Latins.

Au reste, le projet d’aller faire la guerre en Palestine fut vanté par tous les assistants au concile de Plaisance, et ne fut embrassé par personne. Les principaux seigneurs italiens avaient chez eux trop d’intérêts à ménager, et ne voulaient point quitter un pays délicieux pour aller se battre vers l’Arabie Pétrée.

(1095) On fut donc obligé de tenir un autre concile à Clermont en Auvergne. Le pape y harangua dans la grande place. On avait pleuré en Italie sur les malheurs des chrétiens de l’Asie ; on s’arma en France. Ce pays était peuplé d’une foule de nouveaux seigneurs, inquiets, indépendants, aimant la dissipation et la guerre, plongés pour la plupart dans les crimes que la débauche entraîne, et dans une ignorance aussi honteuse que leurs débauches. Le pape proposait la rémission de tous leurs péchés, et leur ouvrait le ciel en leur imposant pour pénitence de suivre la plus grande de leurs passions, de courir au pillage. On prit donc la croix à l’envi. Les églises et les cloîtres achetèrent alors à vil prix beaucoup de terres des seigneurs, qui crurent n’avoir besoin que d’un peu d’argent et de leurs armes pour aller conquérir des royaumes en Asie. Godefroi de Bouillon, par exemple, duc de Brabant, vendit sa terre de Bouillon au chapitre de Liège, et Stenay à l’évêque de Verdun. Baudouin, frère de Godefroi, vendit au même évêque le peu qu’il avait en ce pays-là. Les moindres seigneurs châtelains partirent à leurs frais ; les pauvres gentilshommes servirent d’écuyers aux autres. Le butin devait se partager selon les grades et selon les dépenses des croisés. C’était une grande source de division, mais c’était aussi un grand motif. La religion, l’avarice, et l’inquiétude, encourageaient également ces émigrations. On enrôla une infanterie innombrable, et beaucoup de simples cavaliers sous mille drapeaux différents. Cette foule de croisés se donna rendez-vous à Constantinople. Moines, femmes, marchands, vivandiers, tout partit, comptant ne trouver sur la route que des chrétiens, qui gagneraient des indulgences en les nourrissant. Plus de quatre-vingt mille de ces vagabonds se rangèrent sous le drapeau de Coucoupêtre, que j’appellerai toujours Pierre l’Ermite. Il marchait en sandales, et ceint d’une corde, à la tête de l’armée : nouveau genre de vanité ! Jamais l’antiquité n’avait vu de ces émigrations d’une partie du monde dans l’autre produites par un