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qui, par la même force d’imagination, accouchèrent d’enfants rouges. Il rapporte l’exemple des brebis de Jacob, qui naquirent bigarrées par l’adresse qu’avait eue ce patriarche de mettre devant leurs yeux des branches dont la moitié était écorcée ; ces branches, paraissant à peu près de deux couleurs, donnèrent aussi deux couleurs aux agneaux du patriarche. Mais le jésuite devait savoir que tout ce qui arrivait du temps de Jacob n’arrive plus aujourd’hui.

Si l’on avait demandé au gendre de Laban pourquoi ses brebis, voyant toujours de l’herbe, ne faisaient pas des agneaux verts, il aurait été bien embarrassé.

Enfin Lafitau fait venir les Américains des anciens Grecs ; et voici ses raisons. Les Grecs avaient des fables, quelques Américains en ont aussi. Les premiers Grecs allaient à la chasse, les Américains y vont. Les premiers Grecs avaient des oracles, les Américains ont des sorciers. On dansait dans les fêtes de la Grèce, on danse en Amérique. Il faut avouer que ces raisons sont convaincantes.

On peut faire, sur les nations du nouveau monde, une réflexion que le père Lafitau n’a point faite : c’est que les peuples éloignés des tropiques ont toujours été invincibles, et que les peuples plus rapprochés des tropiques ont presque tous été sou- mis à des monarques. Il en fut longtemps de même dans notre continent. Mais on ne voit point que les peuples du Canada soient allés jamais subjuguer le Mexique, comme les Tartares se sont répandus dans l’Asie et dans l’Europe. Il paraît que les Canadiens ne furent jamais en assez grand nombre pour envoyer ailleurs des colonies.

En général, l’Amérique n’a jamais pu être aussi peuplée que l’Europe et l’Asie ; elle est couverte de marécages immenses qui rendent l’air très-malsain ; la terre y produit un nombre prodigieux de poisons ; les flèches trempées dans les sucs de ces herbes venimeuses font des plaies toujours mortelles. La nature enfin avait donné aux Américains beaucoup moins d’industrie qu’aux hommes de l’ancien monde. Toutes ces causes ensemble ont pu nuire beaucoup à la population.

Parmi toutes les observations physiques qu’on peut faire sur cette quatrième partie de notre univers, si longtemps inconnue, la plus singulière peut-être, c’est qu’on n’y trouve qu’un peuple qui ait de la barbe : ce sont les Esquimaux. Ils habitent au nord vers le cinquante-deuxième degré, où le froid est plus vif qu’au soixante et sixième de notre continent. Leurs voisins sont