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et leurs filles faire ensemble d’autres enfants, qui ont le même instinct que leurs pères et leurs mères.

Tout cela est un assemblage d’hommes bien grossiers, je l’avoue ; mais croit-on que les charbonniers des forêts d’Allemagne, les habitants du Nord, et cent peuples de l’Afrique, vivent aujourd’hui d’une manière bien différente ?

Quelle langue parleront ces familles sauvages et barbares ? elles seront sans doute très-longtemps sans en parler aucune ; elles s’entendront très-bien par des cris et par des gestes. Toutes les nations ont été ainsi des sauvages, à prendre ce mot dans ce sens : c’est-à-dire qu’il y aura eu longtemps des familles errantes dans les forêts, disputant leur nourriture aux autres animaux, s’armant contre eux de pierres et de grosses branches d’arbres, se nourrissant de légumes sauvages, de fruits de toute espèce, et enfin d’animaux même.

Il y a dans l’homme un instinct de mécanique que nous voyons produire tous les jours de très-grands effets dans des hommes fort grossiers. On voit des machines inventées par les habitants des montagnes du Tyrol et des Vosges, qui étonnent les savants. Le paysan le plus ignorant sait partout remuer les plus gros fardeaux par le secours du levier, sans se douter que la puissance faisant équilibre est au poids comme la distance du point d’appui à ce poids est à la distance de ce même point d’appui à la puissance. S’il avait fallu que cette connaissance précédât l’usage des leviers, que de siècles se seraient écoulés avant qu’on eût pu déranger une grosse pierre de sa place !

Proposez à des enfants de sauter un fossé ; tous prendront machinalement leur secousse, en se retirant un peu en arrière, et courront ensuite. Ils ne savent pas assurément que leur force, en ce cas, est le produit de leur masse multipliée par leur vitesse.

Il est donc prouvé que la nature seule nous inspire des idées utiles qui précèdent toutes nos réflexions. Il en est de même dans la morale. Nous avons tous deux sentiments qui sont le fondement de la société : la commisération et la justice. Qu’un enfant voie déchirer son semblable, il éprouvera des angoisses subites ; il les témoignera par ses cris et par ses larmes ; il secourra, s’il peut, celui qui souffre.

Demandez à un enfant sans éducation, qui commencera à raisonner et à parler, si le grain qu’un homme a semé dans son champ lui appartient, et si le voleur qui en a tué le propriétaire a un droit légitime sur ce grain ; vous verrez si l’enfant ne répondra pas comme tous les législateurs de la terre.