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fit que passer. Ensuite Urbain II, né en France dans l’obscurité, qui siégea onze ans, fut un nouvel ennemi de l’empereur.

Il me paraît sensible que le vrai fond de la querelle était que les papes et les Romains ne voulaient point d’empereurs à Rome ; et le prétexte, qu’on voulait rendre sacré, était que les papes, dépositaires des droits de l’Église, ne pouvaient souffrir que des princes profanes investissent les évêques par la crosse et l’anneau. Il était bien clair que les évêques, sujets des princes et enrichis par eux, devaient un hommage des terres qu’ils tenaient de leurs bienfaits. Les empereurs et les rois ne prétendaient pas donner le Saint-Esprit, mais ils voulaient l’hommage du temporel qu’ils avaient donné, La forme d’une crosse et d’un anneau étaient des accessoires à la question principale. Mais il arriva ce qui arrive presque toujours dans les disputes ; on négligea le fond, et on se battit pour une cérémonie indifférente.

Henri IV, toujours excommunié et toujours persécuté sur ce prétexte par tous les papes de son temps, éprouva les malheurs que peuvent causer les guerres de religion et les guerres civiles. Urbain II suscita contre lui son propre fils Conrad ; et, après la mort de ce fils dénaturé, son frère, qui fut depuis l’empereur Henri V, soulevé encore par Paschal II, fit la guerre à son père. Ce fut pour la seconde fois depuis Charlemagne que les papes contribuèrent à mettre les armes aux mains des enfants contre leurs pères. Et vous remarquerez que cet Urbain II est le même qui excommunia Philippe Ier en France, et qui ordonna la première croisade. Il ne fut pas seulement la cause de la mort malheureuse de Henri IV, il fut la cause de la mort de plus de deux millions d’hommes.

Tantum relligio potuit suadere malorum !
Lucr., lib. I, v. 102.

(1106) Henri IV, trompé par Henri son fils, comme Louis le Débonnaire l’avait été par les siens, fut enfermé dans Mayence. Deux légats l’y déposent ; deux députés de la diète, envoyés par son fils, lui arrachent les ornements impériaux.

Bientôt après (7 auguste), échappé de sa prison, pauvre, errant, et sans secours, il mourut à Liège, plus misérable encore que Grégoire VII, et plus obscurément, après avoir si longtemps tenu les yeux de l’Europe ouverts sur ses victoires, sur ses grandeurs, sur ses infortunes, sur ses vices et ses vertus. Il s’écriait en mourant : « Dieu des vengeances, vous vengerez ce parricide ! » De tout temps les hommes ont imaginé que Dieu exauçait