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Son inflexibilité avec Henri n’était pas non plus sans fondement. Il avait tellement prévalu sur l’esprit de la comtesse Mathilde qu’elle avait fait une donation authentique de ses États au saint-siége, s’en réservant seulement l’usufruit sa vie durant. On ne sait s’il y eut un acte, un contrat, de cette concession. La coutume était de mettre sur l’autel une motte de terre quand on donnait ses biens à l’Église : des témoins tenaient lieu de contrat. On prétend que Mathilde donna deux fois tous ses biens au saint-siége[1].

La vérité de cette donation, confirmée depuis par son testament, ne fut point révoquée en doute par Henri IV. C’est le titre le plus authentique que les papes aient réclamé. Mais ce titre même fut un nouveau sujet de querelles. La comtesse Mathilde possédait la Toscane, Mantoue, Parme, Reggio, Plaisance, Ferrare, Modène, une partie de l’Ombrie et du duché de Spolette, Vérone, presque tout ce qui est appelé aujourd’hui le patrimoine de Saint-Pierre, de Viterbe jusqu’à Orviette, avec une partie de la Marche d’Ancône.

Henri III avait concédé l’usufruit de cette Marche d’Ancône aux papes ; mais cette concession n’avait pas empêché la mère de la comtesse Mathilde de se mettre en possession des villes qu’elle avait cru lui appartenir. Il semble que Mathilde voulût réparer après sa mort le tort qu’elle faisait au saint-siége pendant sa vie. Mais elle ne pouvait donner les fiefs qui étaient inaliénables ; et les empereurs prétendirent que tout son patrimoine était fief de l’empire : c’était donner des terres à conquérir, et laisser des guerres après elle. Henri IV, comme héritier et comme seigneur suzerain, ne vit dans une telle donation que la violation des droits de l’empire. Cependant, à la longue, il a fallu céder au saint-siége une partie de ces États.

Henri IV, poursuivant sa vengeance, vint enfin assiéger le pape dans Rome. Il prend cette partie de la ville en deçà du Tibre qu’on appelle la Léonine. Il négocie avec les citoyens, tandis qu’il menace le pape ; il gagne les principaux de Rome par argent. Le peuple se jette aux genoux de Grégoire, pour le prier de détourner les malheurs d’un siége, et de fléchir sous l’empereur. Le pontife, inébranlable, répond qu’il faut que l’empereur renouvelle sa pénitence, s’il veut obtenir son pardon.

Cependant le siége traînait en longueur. Henri IV, tantôt présent au siége, tantôt forcé de courir éteindre des révoltes en Alle-

  1. Voyez le Dictionnaire philosophique, à l’article Donations. (Note de Voltaire.)