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depuis que nous l’avons quitté. Je ne crois pas que cette vie solitaire, attribuée à nos pères, soit dans la nature humaine.

Nous sommes, si je ne me trompe, au premier rang (s’il est permis de le dire) des animaux qui vivent en troupe, comme les abeilles, les fourmis, les castors, les oies, les poules, les moutons, etc. Si l’on rencontre une abeille errante, devra-t-on conclure que cette abeille est dans l’état de pure nature, et que celles qui travaillent en société dans la ruche ont dégénéré ?

Tout animal n’a-t-il pas son instinct irrésistible auquel il obéit nécessairement ? Qu’est-ce que cet instinct ? L’arrangement des organes dont le jeu se déploie par le temps. Cet instinct ne peut se développer d’abord, parce que les organes n’ont pas acquis leur plénitude[1].

Ne voyons-nous pas en effet que tous les animaux, ainsi que tous les autres êtres, exécutent invariablement la loi que la nature donne à leur espèce ? L’oiseau fait son nid, comme les astres fournissent leur course, par un principe qui ne change jamais. Comment l’homme seul aurait-il changé ? S’il eût été destiné à vivre solitaire comme les autres animaux carnassiers, aurait-il pu contredire la loi de la nature jusqu’à vivre en société ? et s’il était fait pour vivre en troupe, comme les animaux de basse-cour et tant d’autres, eût-il pu d’abord pervertir sa destinée jusqu’à vivre pendant des siècles en solitaire ? Il est perfectible ; et de là on a conclu qu’il s’est perverti. Mais pourquoi n’en pas conclure qu’il s’est perfectionné jusqu’au point où la nature a marqué les limites de sa perfection ?

Tous les hommes vivent en société : peut-on en inférer qu’ils n’y ont pas vécu autrefois ? n’est-ce pas comme si l’on concluait

  1. Leur pouvoir est constant, leur principe est divin ;
    Il faut que l’enfant croisse avant qu’il les exerce ;
    Il ne les connaît pas sous la main qui le berce.
    Le moineau, dans l’instant qu’il a reçu le jour,
    Sans plumes dans son nid, peut-il sentir l’amour ?
    Le renard en naissant va-t-il chercher sa proie ?
    Les insectes changeants qui nous filent la soie,
    Les essaims bourdonnants de ces filles du ciel
    Qui pétrissent la cire et composent le miel.
    Sitôt qu’ils sont éclos forment-ils leur ouvrage ?
    Tout s’accroît par le temps, tout mûrit avec l’âge.
    Chaque être a son objet ; et, dans l’instant marqué,
    Marche, et touche à son but par le ciel indiqué.

    Poëme de la loi naturelle, IIe partie.
    (Note de Voltaire.)

    Ces vers, tels que Voltaire les cite dans cette note, offrent quelques variantes avec le texte du poëme, que nous avons donné dans le tome IX, page 450.