Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome11.djvu/397

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

mahométan sortit des murs pour reprocher au roi Alfonse son ingratitude envers son bienfaiteur ; et il y eut plus d’un combat singulier sous les murs de Tolède.

Le siége dura une année. Enfin Tolède capitula, mais à condition que l’on traiterait les musulmans comme ils en avaient usé avec les chrétiens, qu’on leur laisserait leur religion et leurs lois : promesse qu’on tint d’abord, et que le temps fit violer. Toute la Castille-Neuve se rendit ensuite au Cid, qui en prit possession au nom d’Alfonse ; et Madrid, petite place qui devait un jour être la capitale de l’Espagne, fut pour la première fois au pouvoir des chrétiens.

Plusieurs familles vinrent de France s’établir dans Tolède. On leur donna des priviléges qu’on appelle même encore en Espagne franchises. Le roi Alfonse fit aussitôt une assemblée d’évêques, laquelle, sans le concours du peuple, autrefois nécessaire, élut pour évêque de Tolède un prêtre nommé Bertrand, à qui le pape Urbain II conféra la primatie d’Espagne, à la prière du roi. La conquête fut presque toute pour l’Église ; mais le primat eut l’imprudence d’en abuser, en violant les conditions que le roi avait jurées aux Maures. La grande mosquée devait rester aux mahométans. L’archevêque, pendant l’absence du roi, en fit une église, et excita contre lui une sédition. Alfonse revint à Tolède, irrité contre l’indiscrétion du prélat. Il apaisa le soulèvement, en rendant la mosquée aux Arabes, et en menaçant de punir l’archevêque. Il engagea les musulmans à lui demander eux-mêmes la grâce du prélat chrétien, et ils furent contents et soumis.

Alfonse augmenta encore par un mariage les États qu’il gagnait par l’épée du Cid. Soit politique, soit goût, il épousa Zaïde, fille de Benadat, nouveau roi maure d’Andalousie, et reçut en dot plusieurs villes. On ne dit point que cette épouse d’Alfonse ait embrassé le christianisme. Les Maures passaient encore pour une nation supérieure : on se tenait honoré de s’allier à eux ; le surnom de Rodrigue était maure ; et de là vient qu’on appela les Espagnols Maranas[1].

On reproche à ce roi Alfonse d’avoir, conjointement avec son

  1. Voltaire a déjà parlé d’un mariage semblable. Mais, suivant l’usage musulman adopté par la plupart des princes de l’Espagne chrétienne, Alonzo n’admit dans sa couche Zaida, fille de Ben-Aden, émir de Séville, que comme concubine et non comme épouse. Les réflexions dont Voltaire fait suivre ce fait sont également fausses. Quant au surnom de Rodrigue, Al Cambitour (Campeador), c’est tout bonnement celui qu’on trouve dans les chroniques arabes, comme chez les chrétiens on disait le Cid. (G. A.)