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mand, et depuis lui, tous les actes furent expédiés en cette langue jusqu’à Édouard III. Il voulut que la langue des vainqueurs fût la seule du pays. Des écoles de la langue normande furent établies dans toutes les villes et les bourgades. Cette langue était le français mêlé d’un peu de danois : idiome barbare, qui n’avait aucun avantage sur celui qu’on parlait en Angleterre. On prétend qu’il traitait non-seulement la nation vaincue avec dureté, mais qu’il affectait encore des caprices tyranniques. On en donne pour exemple la loi du couvre-feu, par laquelle il fallait, au son de la cloche, éteindre le feu dans chaque maison à huit heures du soir. Mais cette loi, bien loin d’être tyrannique, n’est qu’une ancienne police établie presque dans toutes les villes du Nord : elle s’est longtemps conservée dans les cloîtres. Les maisons étaient bâties de bois, et la crainte du feu était un objet des plus importants de la police générale.

On lui reproche encore d’avoir détruit tous les villages qui se trouvaient dans un circuit de quinze lieues, pour en faire une forêt dans laquelle il pût goûter le plaisir de la chasse. Une telle action est trop insensée pour être vraisemblable. Les historiens ne font pas attention qu’il faut au moins vingt années pour qu’un nouveau plant d’arbres devienne une forêt propre à la chasse. On lui fait semer cette forêt en 1080. Il avait alors soixante-trois ans. Quelle apparence y a-t-il qu’un homme raisonnable ait à cet âge détruit des villages, pour semer quinze lieues en bois, dans l’espérance d’y chasser un jour[1].

Le conquérant de l’Angleterre fut la terreur du roi de France Philippe Ier qui voulut abaisser trop tard un vassal si puissant, et qui se jeta sur le Maine, dépendant alors de la Normandie, Guillaume repassa la mer, reprit le Maine, et contraignit le roi de France à demander la paix.

Les prétentions de la cour de Rome n’éclatèrent jamais plus singulièrement qu’avec ce prince. Le pape Grégoire VII prit le temps qu’il faisait la guerre à la France, pour demander qu’il lui rendît hommage du royaume d’Angleterre. Cet hommage était fondé sur cet ancien denier de saint Pierre que l’Angleterre payait à l’Église de Rome : il revenait à environ vingt sous de notre monnaie par chaque maison ; offrande regardée en Angleterre comme une forte aumône, et à Rome comme un tribut. Guillaume

  1. Les soixante paroisses que Guillaume fit détruire étaient situées entre Salisbury et la mer. M. Aug. Thierry se demande si Guillaume n’avait pas pour objet spécial d’assurer à ses recrues de Normandie un lieu de débarquement sûr. (G. A.)