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Canut[1], roi de Danemark, qu’on a nommé le Grand, et qui n’a fait que de grandes cruautés, réunit sous sa domination le Danemark et l’Angleterre (1017). Les naturels anglais furent traités alors comme des esclaves. Les auteurs de ce temps avouent que quand un Anglais rencontrait un Danois, il fallait qu’il s’arrêtât jusqu’à ce que le Danois eût passé.

(1041) La race de Canut ayant manqué, les états du royaume, reprenant leur liberté, déférèrent la couronne, premièrement à Alfred II, qu’un traître assassina deux ans après ; ensuite à Édouard III, un descendant des anciens Anglo-Saxons, qu’on appelle le Saint ou le Confesseur. Une des grandes fautes, ou un des grands malheurs de ce roi, fut de n’avoir point d’enfants de sa femme Édithe, fille du plus puissant seigneur du royaume. Il haïssait sa femme, ainsi que sa propre mère, pour des raisons d’État, et les fit éloigner l’une et l’autre. La stérilité de son mariage servit à sa canonisation. On prétendit qu’il avait fait vœu de chasteté : vœu téméraire dans un mari, et absurde dans un roi qui avait besoin d’héritiers. Ce vœu, s’il fut réel, prépara de nouveaux fers à l’Angleterre[2].

Au reste, les moines ont écrit que cet Édouard fut le premier roi de l’Europe qui eut le don de guérir les écrouelles. Il avait déjà rendu la vue à sept ou huit aveugles, quand une pauvre femme attaquée d’une humeur froide se présenta devant lui ; il la guérit incontinent en faisant le signe de la croix, et la rendit féconde, de stérile qu’elle était auparavant. Les rois d’Angleterre se sont attribué depuis le privilège, non pas de guérir les aveugles, mais de toucher les écrouelles, qu’ils ne guérissaient pas[3].

Saint Louis en France, comme suzerain des rois d’Angleterre, toucha les écrouelles, et ses successeurs jouirent de cette prérogative. Guillaume III la négligea en Angleterre ; et le temps viendra que la raison, qui commence à faire quelques progrès en France, abolira cette coutume[4].

  1. Ou mieux Knut. (G. A.)
  2. Ces quelques lignes sont insuffisantes pour donner une idée des événements. Voyez Aug. Thierry, liv. III.
  3. C’était, au temps de Louis XIV, la principale occupation du roi Jacques à Saint-Germain. (G. A.)
  4. Non-seulement Louis XVI a été sacré, ce qui, dans ce siècle, ne pouvait avoir d’autre avantage que de prolonger un peu parmi le peuple le règne de la superstition, et de valoir de gros profits aux fournisseurs de la cour, mais même il a touché des écrouelles suivant l’usage établi. Louis XV en avait touché à son sacre. Une bonne femme de Valenciennes imagina qu’elle ferait fortune si elle pouvait faire accroire que le roi l’avait guérie. Moitié espérance, moitié crainte, des médecins constatèrent la guérison. L’intendant de Valenciennes (d’Argenson) s’empressa d’en envoyer le procès-verbal authentique ; il reçut des bureaux la réponse suivante : Monsieur, la prérogative qu’ont les rois de France de guérir les écrouelles est établie sur des preuves si authentiques qu’elle n’a pas besoin d’être confirmée par des faits particuliers. Un siècle plus tôt, les bureaux eussent mis leur politique à paraître dupes ; un siècle plus tard, aucun intendant n’osera plus leur envoyer des procès-verbaux de miracles, quand même il serait capable d’y croire. (K.) —

    La sainte ampoule avait été brisée le 6 octobre 1793 ; mais des fragments de la fiole et une partie du baume s’étant retrouvés, en 1825, on en fit la transfusion dans le saint chrême que renferme une fiole nouvelle (voyez le Moniteur du 26 mai 1825). Le sacre de S. M. Charles X eut lieu le 29 mai ; et le surlendemain le roi alla à l’hôpital Saint-Marcoul : cent vingt et un malades scrofuleux avaient été réunis dans une salle, et furent présentés au roi qui, au lieu de les toucher, se contenta de leur dire, avec l’accent d’un tendre intérêt (voyez, le Moniteur du 2 juin) : Mes chers amis, je vous apporte des paroles de consolation ; je désire bien vivement que vous guérissiez. Voltaire avait déjà parlé de la sainte ampoule au chapitre xiii. Voyez ce qui est dit dans le Dictionnaire philosophique, au mot Écrouelles ; et dans la Correspondance, la lettre du roi de Prusse, du 27 juillet 1775. (B.)