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donne aux Grecs la victoire ; et la Sicile allait retourner aux Grecs s’ils n’avaient pas été ingrats. Mais le catapan craignit ces Français qui le défendaient ; il leur fit des injustices, et il s’attira leur vengeance. Ils tournent leurs armes contre lui. Trois à quatre cents Normands s’emparent de presque toute la Pouille (1041). Le fait paraît incroyable ; mais les aventuriers du pays se joignaient à eux, et devenaient de bons soldats sous de tels maîtres. Les Calabrois qui cherchaient la fortune par le courage devenaient autant de Normands. Guillaume Fier-à-bras se fait lui-même comte de la Pouille, sans consulter ni empereur, ni pape, ni seigneurs voisins. Il ne consulta que les soldats, comme ont fait tous les premiers rois de tous les pays. Chaque capitaine normand eut une ville ou un village pour son partage.

(1046) Fier-à-bras étant mort, son frère Drogon est élu souverain de la Pouille. Alors Robert Guiscard et ses deux jeunes frères quittent encore Coutances pour avoir part à tant de fortune. Le vieux Tancrède est étonné de se voir père d’une race de conquérants. Le nom des Normands faisait trembler tous les voisins de la Pouille, et même les papes. Robert Guiscard et ses frères, suivis d’une foule de leurs compatriotes, vont par petites troupes en pèlerinage à Rome. Ils marchent inconnus, le bourdon à la main, et arrivent enfin dans la Pouille.

(1047) L’empereur Henri III, assez fort alors pour régner dans Rome, ne le fut pas assez pour s’opposer d’abord à ces conquérants. Il leur donna solennellement l’investiture de ce qu’ils avaient envahi. Ils possédaient alors la Pouille entière, le comté d’Averse, la moitié du Bénéventin.

Voilà donc cette maison, devenue bientôt après maison royale, fondatrice des royaumes de Naples et de Sicile, feudataire de l’empire. Comment s’est-il pu faire que cette portion de l’empire en ait été sitôt détachée, et soit devenue un fief de l’évêché de Rome, dans le temps que les papes ne possédaient presque point de terrain, qu’ils n’étaient point maîtres à Rome, qu’on ne les reconnaissait pas même dans la Marche d’Ancône, qu’Othon le Grand leur avait, dit-on, donnée ? Cet événement est presque aussi étonnant que les conquêtes des gentilshommes normands. Voici l’explication de cette énigme. Le pape Léon IX voulut avoir la ville de Bénévent, qui appartenait aux princes de la race des rois lombards dépossédés par Charlemagne. (1053) L’empereur Henri III lui donna en effet cette ville, qui n’était point à lui, en échange du fief de Bamberg, en Allemagne. Les souverains pontifes sont maîtres aujourd’hui de Bénévent, en vertu de cette