Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome11.djvu/376

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

religions. L’esprit naturel des habitants ne jetait aucune étincelle : on ne reconnaissait plus le pays qui avait produit Horace et Cicéron, et qui devait faire naître le Tasse. Voilà dans quelle situation était cette fertile contrée, aux xe et xie siècles, de Gaïète et du Garillan jusqu’à Otrante.

Le goût des pèlerinages et des aventures de chevalerie régnait alors. Les temps d’anarchie sont ceux qui produisent l’excès de l’héroïsme : son essor est plus retenu dans les gouvernements réglés. Cinquante ou soixante Français étant partis, en 983, des côtes de Normandie pour aller à Jérusalem, passèrent, à leur retour, sur la mer de Naples, et arrivèrent dans Salerne, dans le temps que cette ville, assiégée par les mahométans, venait de se racheter à prix d’argent. Ils trouvent les Salertins occupés à rassembler le prix de leur rançon, et les vainqueurs livrés dans leur camp à la sécurité d’une joie brutale et de la débauche. Cette poignée d’étrangers reproche aux assiégés la lâcheté de leur soumission ; et, dans l’instant, marchant avec audace au milieu de la nuit, suivis de quelques Salertins qui osent les imiter, ils fondent dans le camp des Sarrasins, les étonnent, les mettent en fuite, les forcent de remonter en désordre sur leurs vaisseaux, et non-seulement sauvent les trésors de Salerne, mais ils y ajoutent les dépouilles des ennemis.

Le prince de Salerne, étonné, veut les combler de présents, et est encore plus étonné qu’ils les refusent : ils sont traités longtemps à Salerne comme des héros libérateurs le méritaient. On leur fait promettre de revenir. L’honneur attaché à un événement si surprenant engage bientôt d’autres Normands à passer à Salerne et à Bénévent. Les Normands reprennent l’habitude de leurs pères, de traverser les mers pour combattre. Ils servent tantôt l’empereur grec, tantôt les princes du pays, tantôt les papes : il ne leur importe pour qui ils se signalent, pourvu qu’ils recueillent le fruit de leurs travaux. Il s’était élevé un duc à Naples, qui avait asservi la république naissante. Ce duc de Naples est trop heureux de faire alliance avec ce petit nombre de Normands, qui le secourent contre un duc de Bénévent. (1030) Ils fondent la ville d’Averse entre ces deux territoires : c’est la première souveraineté acquise par leur valeur.

Bientôt après arrivent trois fils de Tancrède de Hauteville, du territoire de Coutances, Guillaume, surnommé Fier-à-bras, Drogon, et Humfroi. Rien ne ressemble plus aux temps fabuleux. Ces trois frères, avec les Normands d’Averse, accompagnent le catapan dans la Sicile. Guillaume Fier-à-bras tue le général arabe,