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changent selon les temps. Ce fut le comte de Flandre, un des vassaux du royaume, qui en fut régent. La reine veuve se remaria à un comte de Crépy. Tout cela serait singulier aujourd’hui, et ne le fut point alors.

En général, si on compare ces siècles au nôtre, ils paraissent l’enfance du genre humain, dans tout ce qui regarde le gouvernement, la religion, le commerce, les arts, les droits des citoyens.

C’est surtout un spectacle étrange que l’avilissement, le scandale de Rome, et sa puissance d’opinion, subsistant dans les esprits au milieu de son abaissement ; cette foule de papes créés par les empereurs, l’esclavage de ces pontifes, leur pouvoir immense dès qu’ils sont maîtres, et l’excessif abus de ce pouvoir. Silvestre II, Gerbert, ce savant du xe siècle, qui passa pour un magicien, parce qu’un Arabe lui avait enseigné l’arithmétique et quelques éléments de géométrie, ce précepteur d’Othon III, chassé de son archevêché de Reims du temps du roi Robert, nommé pape par l’empereur Othon III, conserve encore la réputation d’un homme éclairé, et d’un pape sage. Cependant voici ce que rapporte la chronique d’Ademar Chabanois, son contemporain et son admirateur.

Un seigneur de France, Gui, vicomte de Limoges, dispute quelques droits de l’abbaye de Brantôme à un Grimoad, évêque d’Angoulême ; l’évêque l’excommunie ; le vicomte fait mettre l’évêque en prison. Ces violences réciproques étaient très-communes dans toute l’Europe, où la violence tenait lieu de loi.

Le respect pour Rome était alors si grand dans cette anarchie universelle que l’évêque, sorti de sa prison, et le vicomte de Limoges, allèrent tous deux de France à Rome plaider leur cause devant le pape Silvestre II, en plein consistoire. Le croira-t-on ? ce seigneur fut condamné à être tiré à quatre chevaux, et la sentence eût été exécutée s’il ne se fût évadé. L’excès commis par ce seigneur, en faisant emprisonner un évêque qui n’était pas son sujet, ses remords, sa soumission pour Rome, la sentence aussi barbare qu’absurde du consistoire, peignent parfaitement le caractère de ces temps agrestes.

Au reste, ni le roi des Français, Henri Ier, fils de Robert, ni Philippe Ier fils de Henri, ne furent connus par aucun événement mémorable ; mais, de leur temps, leurs vassaux et arrière-vassaux conquirent des royaumes.

Nous allons voir comment quelques aventuriers de la province de Normandie, sans biens, sans terres, et presque sans soldats, fondèrent la monarchie des Deux-Siciles, qui depuis fut un si