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Un autre pape l’excommunia en effet. Philippe s’était dégoûté de sa femme, et était amoureux de Bertrade, épouse du comte d’Anjou. Il se servit du ministère des lois pour casser son mariage sous prétexte de parenté, et Bertrade, sa maîtresse, fit casser le sien avec le comte d’Anjou sous le même prétexte.

Le roi et sa maîtresse furent ensuite mariés solennellement par les mains d’un évêque de Bayeux. Ils étaient condamnables ; mais ils avaient au moins rendu ce respect aux lois, de se servir d’elles pour couvrir leurs fautes. Quoiqu’il en soit, un pape avait excommunié Robert pour avoir épousé sa parente, et un autre pape excommunia Philippe pour avoir quitté sa parente. Ce qu’il y a de plus singulier, c’est qu’Urbain II, qui prononça cette sentence en 1094, la prononça et la soutint dans les propres États du roi, à Clermont en Auvergne, où il vint chercher un asile l’année suivante, et dans ce même concile où nous verrons qu’il prêcha la croisade.

Cependant il ne paraît pas que Philippe excommunié ait été en horreur à ses sujets : c’est une raison de plus pour douter de cet abandon général où l’on dit que le roi Robert avait été réduit.

Ce qu’il y eut d’assez remarquable, c’est le mariage du roi Henri, père de Philippe, avec une princesse de Russie, fille d’un duc nommé Jaraslau. On ne sait si cette Russie était la Russie Noire, la Blanche, ou la Rouge. Cette princesse était-elle née idolâtre, ou chrétienne, ou grecque ? Changea-t-elle de religion pour épouser un roi de France ? Comment, dans un temps où la communication entre les États de l’Europe était si rare, un roi de France eut-il connaissance d’une princesse du pays des anciens Scythes ? Qui proposa cet étrange mariage ? L’histoire de ces temps obscurs ne satisfait à aucune de ces questions[1].

Il est à croire que le roi des Français, Henri Ier, rechercha cette alliance afin de ne pas s’exposer à des querelles ecclésiastiques. De toutes les superstitions de ces temps-là, ce n’était pas la moins nuisible au bien des États que celle de ne pouvoir épouser sa parente au septième degré. Presque tous les souverains de l’Europe étaient parents de Henri. Quoi qu’il en soit, Anne, fille d’un Jaraslau (Jaroslau), duc inconnu d’une Russie alors ignorée, fut reine de France ; et il est à remarquer qu’après la mort de son mari elle n’eut point la régence, et n’y prétendit point. Les lois

  1. Jaroslaw, tsar des Russiens, dont Henri épousa la fille, résidait à Kiew (Kiovie) ; sa nation venait de se convertir à la foi chrétienne.