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duire la même superstition dans toute la terre. Je suis inquiet, pendant la veille, de la santé de ma femme, de mon fils ; je les vois mourants pendant mon sommeil ; ils meurent quelques jours après : il n’est pas douteux que les dieux ne m’aient envoyé ce songe véritable. Mon rêve n’a-t-il pas été accompli, c’est un rêve trompeur que les dieux m’ont député. Ainsi, dans Homère, Jupiter envoie un songe trompeur à Agamemnon, chef des Grecs. Ainsi (au troisième livre des Rois, chap. XXII), le dieu qui conduit les Juifs envoie un esprit malin pour mentir dans la bouche des prophètes, et pour tromper le roi Achab.

Tous les songes vrais ou faux viennent du ciel ; les oracles s’établissent de même par toute la terre.

Une femme vient demander à des mages si son mari mourra dans l’année. L’un lui répond oui, l’autre non : il est bien certain que l’un d’eux aura raison. Si le mari vit, la femme garde le silence ; s’il meurt, elle crie par toute la ville que le mage qui a prédit cette mort est un prophète divin. Il se trouve bientôt dans tous les pays des hommes qui prédisent l’avenir, et qui découvrent les choses les plus cachées. Ces hommes s’appellent les voyants chez les Égyptiens, comme dit Manéthon, au rapport même de Josèphe, dans son Discours contre Apion.

Il y avait des voyants en Chaldée, en Syrie. Chaque temple eut ses oracles. Ceux d’Apollon obtinrent un si grand crédit que Rollin, dans son Histoire ancienne, répète les oracles rendus par Apollon à Crésus. Le dieu devine que le roi fait cuire une tortue dans une tourtière de cuivre, et lui répond que son règne finira quand un mulet sera sur le trône des Perses. Rollin n’examine point si ces prédictions, dignes de Nostradamus, ont été faites après coup ; il ne doute pas de la science des prêtres d’Apollon, et il croit que Dieu permettait qu’Apollon dît vrai : c’était apparemment pour confirmer les païens dans leur religion.

Une question plus philosophique, dans laquelle toutes les grandes nations policées, depuis l’Inde jusqu’à la Grèce, se sont accordées, c’est l’origine du bien et du mal.

Les premiers théologiens de toutes les nations durent se faire la question que nous faisons tous dès l’âge de quinze ans : Pourquoi y a-t-il du mal sur la terre ?

On enseigna dans l’Inde qu’Adimo, fils de Brama[1], produisit

  1. Dans l’Essai sur les Mœurs, chapitre IV, il est dit que Brama naquit d’Adimo. (B.) — Voltaire emprunte cette histoire au livre qu’on lui donna faussement pour le second des Védas. (G. A.)