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fallait beaucoup que le roi de France fût un grand souverain. Louis, le dernier des descendants de Charlemagne, n’avait plus pour tout domaine que les villes de Laon et de Soissons, et quelques terres qu’on lui contestait. L’hommage rendu par la Normandie ne servait qu’à donner au roi un vassal qui aurait pu soudoyer son maître. Chaque province avait ou ses comtes ou ses ducs héréditaires ; celui qui n’avait pu se saisir que de deux ou trois bourgades rendait hommage aux usurpateurs d’une province ; et qui n’avait qu’un château relevait de celui qui avait usurpé une ville. De tout cela s’était fait cet assemblage monstrueux de membres qui ne formaient point un corps.

Le temps et la nécessité établirent que les seigneurs des grands fiefs marcheraient avec des troupes au secours du roi. Tel seigneur devait quarante jours de service, tel autre vingt-cinq. Les arrière-vassaux marchaient aux ordres de leurs seigneurs immédiats. Mais, si tous ces seigneurs particuliers servaient l’État quelques jours, ils se faisaient la guerre entre eux presque toute l’année. En vain les conciles, qui dans ces temps de crimes ordonnèrent souvent des choses justes, avaient réglé qu’on ne se battrait point depuis le jeudi jusqu’au point du jour du lundi, et dans les temps de Pâques et dans d’autres solennités ; ces règlements, n’étant point appuyés d’une justice coercitive, étaient sans vigueur. Chaque château était la capitale d’un petit État de brigands ; chaque monastère était en armes : leurs avocats, qu’on appelait avoyers, institués dans les premiers temps pour présenter leurs requêtes au prince et ménager leurs affaires, étaient les généraux de leurs troupes : les moissons étaient ou brûlées, ou coupées avant le temps, ou défendues l’épée à la main ; les villes presque réduites en solitude, et les campagnes dépeuplées par de longues famines.

Il semble que ce royaume sans chef, sans police, sans ordre, dût être la proie de l’étranger ; mais une anarchie presque semblable dans tous les royaumes fit sa sûreté ; et quand, sous les Othons, l’Allemagne fut plus à craindre, les guerres intestines l’occupèrent.

C’est de ces temps barbares que nous tenons l’usage de rendre hommage, pour une maison et pour un bourg, au seigneur d’un autre village. Un praticien, un marchand qui se trouve possesseur d’un ancien fief, reçoit foi et hommage d’un autre bourgeois ou d’un pair du royaume qui aura acheté un arrière-fief dans sa mouvance. Les lois de fiefs ne subsistent plus ; mais ces vieilles coutumes de mouvances, d’hommages, de redevances, subsistent