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et là, en présence de tout le peuple, on accusa le saint-père d’avoir joui de plusieurs femmes, et surtout d’une nommée Étiennette, concubine de son père, qui était morte en couche. Les autres chefs d’accusation étaient d’avoir fait évêque de Todi un enfant de dix ans, d’avoir vendu les ordinations et les bénéfices, d’avoir fait crever les yeux à son parrain, d’avoir cloîtré un cardinal, et ensuite de l’avoir fait mourir ; enfin de ne pas croire en Jésus-Christ, et d’avoir invoqué le diable, deux choses qui semblent se contredire. On mêlait donc, comme il arrive presque toujours, de fausses accusations à de véritables ; mais on ne parla point du tout de la seule raison pour laquelle le concile était assemblé. L’empereur craignait sans doute de réveiller cette révolte et cette conspiration dans laquelle les accusateurs même du pape avaient trempé. Ce jeune pontife, qui avait alors vingt-sept ans, parut déposé pour ses incestes et ses scandales, et le fut en effet pour avoir voulu, ainsi que tous les Romains, détruire la puissance allemande dans Rome.

Othon ne put se rendre maître de sa personne ; ou s’il le put, il fit une faute en le laissant libre. A peine avait-il fait élire le pape Léon VIII, qui, si l’on en croit le discours d’Arnoud, évêque d’Orléans, n’était ni ecclésiastique ni même chrétien ; à peine en avait-il reçu l’hommage, et avait-il quitté Rome, dont probablement il ne devait pas s’écarter, que Jean XII eut le courage de faire soulever les Romains ; et, opposant alors concile à concile, on déposa Léon VIII ; on ordonna que « jamais l’inférieur ne pourrait ôter le rang à son supérieur ».

Le pape, par cette décision, n’entendait pas seulement que jamais les évêques et les cardinaux ne pourraient déposer le pape ; mais on désignait aussi l’empereur, que les évêques de Rome regardaient toujours comme un séculier qui devait à l’Église l’hommage et les serments qu’il exigeait d’elle. Le cardinal, nommé Jean, qui avait écrit et lu les accusations contre le pape, eut la main droite coupée. On arracha la langue, on coupa le nez et deux doigts à celui qui avait servi de greffier au concile de déposition.

Au reste, dans tous ces conciles où présidaient la faction et la vengeance, on citait toujours l’Évangile et les pères, on implorait les lumières du Saint-Esprit, on parlait en son nom, on faisait des règlements utiles ; et qui lirait ces actes sans connaître l’histoire croirait lire les actes des saints. Si Jésus-Christ était alors revenu au monde, qu’aurait-il dit en voyant tant d’hypocrisie et tant d’abominations dans son Église ?