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gination. Ils ont dû tous attribuer le fracas et les effets du tonnerre au pouvoir d’un être supérieur habitant dans les airs. Les peuples voisins de l’Océan, voyant les grandes marées inonder leurs rivages à la pleine lune, ont dû croire que la lune était cause de tout ce qui arrivait au monde dans le temps de ses différentes phases.

Dans leurs cérémonies religieuses, presque tous se tournèrent vers l’orient, ne songeant pas qu’il n’y a ni orient ni occident, et rendant tous une espèce d’hommage au soleil qui se levait à leurs yeux.

Parmi les animaux, le serpent dut leur paraître doué d’une intelligence supérieure, parce que, voyant muer quelquelfois sa peau, ils durent croire qu’il rajeunissait. Il pouvait donc, en changeant de peau, se maintenir toujours dans sa jeunesse ; il était donc immortel. Aussi fut-il, en Égypte, en Grèce, le symbole de l’immortalité. Les gros serpents qui se trouvaient auprès des fontaines empêchaient les hommes timides d’en approcher : on pensa bientôt qu’ils gardaient des trésors. Ainsi un serpent gardait les pommes d’or hespérides; un autre veillait autour de la toison d’or ; et dans les mystères de Bacchus, on portait l’image d’un serpent qui semblait garder une grappe d’or.

Le serpent passait donc pour le plus habile des animaux ; et de là cette ancienne fable indienne que Dieu, ayant créé l’homme, lui donna une drogue qui lui assurait une vie saine et longue ; que l’homme chargea son âne de ce présent divin, mais qu’en chemin, l’âne ayant eu soif, le serpent lui enseigna une fontaine, et prit la drogue pour lui tandis que l’âne buvait ; de sorte que l’homme perdit l’immortalité par sa négligence, et le serpent l’acquit par son adresse. De là enfin tant de contes d’ânes et de serpents.

Ces serpents faisaient du mal ; mais comme ils avaient quelque chose de divin, il n’y avait qu’un dieu qui eût pu enseigner à les détruire. Ainsi le serpent Python fut tué par Apollon. Ainsi Ophionée, le grand serpent, fit la guerre aux dieux longtemps avant que les Grecs eussent forgé leur Apollon. Un fragment de Phérécide prouve que cette fable du grand serpent, ennemi des dieux, était une des plus anciennes de la Phénicie. Et cent siècles avant Phérécide, les premiers brachmanes avaient imaginé que Dieu envoya un jour sur la terre une grosse couleuvre qui engendra dix mille couleuvres, lesquelles furent autant de péchés dans le cœur des hommes.

Nous avons déjà vu[1] que les songes, les rêves, durent intro-

  1. Paragraphe v.