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de l’humanité, subir les mêmes besoins humiliants, mourir et devenir la pâture des vers. Mais voici ce qui arriva chez presque toutes les nations, après les révolutions de plusieurs siècles.

Un homme qui avait fait de grandes choses, qui avait rendu des services au genre humain, ne pouvait être, à la vérité, regardé comme un dieu par ceux qui l’avaient vu trembler de la fièvre, et aller à la garde-robe ; mais les enthousiastes se persuadèrent qu’ayant des qualités éminentes, il les tenait d’un dieu ; qu’il était fils d’un dieu : ainsi les dieux firent des enfants dans tout le monde ; car, sans compter les rêveries de tant de peuples qui précédèrent les Grecs, Bacchus, Persée, Hercule, Castor, Pollux, furent fils de dieu ; Romulus, fils de dieu ; Alexandre fut déclaré fils de dieu en Égypte ; un certain Odin, chez nos nations du nord, fils de dieu ; Manco-Capac, fils du Soleil au Pérou. L’historien des Mogols, Abulcazi, rapporte qu’une des aïeules de Gengis, nommée Alanku, étant fille, fut grosse d’un rayon céleste. Gengis lui-même passa pour le fils de dieu ; et lorsque le pape Innocent IV envoya frère Ascelin à Batou-kan, petit-fils de Gengis, ce moine, ne pouvant être présenté qu’à l’un des vizirs, lui dit qu’il venait de la part du vicaire de Dieu : le ministre répondit : « Ce vicaire ignore-t-il qu’il doit des hommages et des tributs au fils de Dieu, le grand Batou-kan, son maître ? »

D’un fils de dieu à un dieu il n’y a pas loin chez les hommes amoureux du merveilleux. Il ne faut que deux ou trois générations pour faire partager au fils le domaine de son père ; ainsi des temples furent élevés, avec le temps, à tous ceux qu’on avait supposés être nés du commerce surnaturel de la divinité avec nos femmes et avec nos filles.

On pourrait faire des volumes sur ce sujet ; mais tous ces volumes se réduisent à deux mots : c’est que le gros du genre humain a été et sera très-longtemps insensé et imbécile ; et que peut-être les plus insensés de tous ont été ceux qui ont voulu trouver un sens à ces fables absurdes, et mettre de la raison dans la folie.


vi. — Des usages et des sentiments communs à presque toutes les nations anciennes..

La nature étant partout la même, les hommes ont dû nécessairement adopter les mêmes vérités et les mêmes erreurs dans les choses qui tombent le plus sous le sens et qui frappent le plus l’ima-