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de tous côtés. Teutberge va plaider à Rome ; Valrade, sa rivale, entreprend le voyage, et n’ose l’achever. Lothaire, excommunié, s’y transporte, et va demander pardon à Adrien, successeur de Nicolas, dans la crainte où il est que son oncle le Chauve, armé contre lui au nom de l’Église, ne s’empare de son royaume de Lorraine. Adrien II, en lui donnant la communion dans Rome, lui fait jurer qu’il n’a point usé des droits du mariage avec Valrade depuis l’ordre que le pape Nicolas lui avait donné de s’en abstenir. Lothaire fait serment, communie, et meurt quelque temps après. Tous les historiens ne manquent pas de dire qu’il est mort en punition de son parjure, et que les domestiques qui ont juré avec lui sont morts dans l’année.

Le droit qu’exercèrent en cette occasion Nicolas Ier et Adrien II était fondé sur les fausses Décrétales, déjà regardées comme un code universel. Le contrat civil qui unit deux époux, étant devenu un sacrement, était soumis au jugement de l’Église.

Cette aventure est le premier scandale touchant le mariage des têtes couronnées en Occident. On a vu depuis les rois de France Robert, Philippe Ier, Philippe-Auguste, excommuniés par les papes pour des causes à peu près semblables, ou même pour des mariages contractés entre parents très-éloignés. Les évêques nationaux prétendirent longtemps devoir être les juges de ces causes : les pontifes de Rome les évoquèrent toujours à eux.

On n’examine point ici si cette nouvelle jurisprudence est utile ou dangereuse : on n’écrit ni comme jurisconsulte, ni comme controversiste ; mais toutes les provinces chrétiennes ont été troublées par ces scandales. Les anciens Romains et les peuples orientaux furent plus heureux en ce point. Les droits des pères de famille, le secret de leur lit, n’y furent jamais en proie à la curiosité publique. On ne connaît point chez eux de pareils procès au sujet d’un mariage ou d’un divorce.

Ce descendant de Charlemagne fut le premier qui alla plaider à trois cents lieues de chez lui devant un juge étranger, pour savoir quelle femme il devait aimer. Les peuples furent sur le point d’être les victimes de ce différend. Louis le Débonnaire avait été le premier exemple du pouvoir des évêques sur les empereurs ; Lothaire de Lorraine fut l’époque du pouvoir des papes sur les évêques. Il résulte de toute l’histoire de ces temps-là que la société avait peu de règles certaines chez les nations occidentales, que les États avaient peu de lois, et que l’Église voulait leur en donner.

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