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et par les califes, dont ils avaient secoué le joug. Les successeurs d’Abdérame, ayant établi le siège de leur royaume à Cordoue, étaient mal obéis des gouverneurs des autres provinces.

Alfonse, de la race de Pélage, commença, dans ces conjonctures heureuses, à rendre considérables les chrétiens espagnols retirés dans les Asturies. Il refusa le tribut ordinaire à des maîtres contre lesquels il pouvait combattre ; et après quelques victoires, il se vit maître paisible des Asturies et de Léon, au commencement du ixe siècle.

C’est par lui qu’il faut commencer de retrouver en Espagne des rois chrétiens. Cet Alfonse était artificieux et cruel. On l’appelle le Chaste, parce qu’il fut le premier qui refusa les cent filles aux Maures. On ne songe pas qu’il ne soutint point la guerre pour avoir refusé le tribut, mais que, voulant se soustraire à la domination des Maures, et ne plus être tributaire, il fallait bien qu’il refusât les cent filles ainsi que le reste.

Les succès d’Alfonse, malgré beaucoup de traverses, enhardirent les chrétiens de Navarre à se donner un roi. Les Aragonais levèrent l’étendard sous un comte : ainsi, sur la fin de Louis le Débonnaire, ni les Maures, ni les Français, n’eurent plus rien dans ces contrées stériles ; mais le reste de l’Espagne obéissait aux rois musulmans. Ce fut alors que les Normands ravagèrent les côtes d’Espagne ; mais, étant repoussés, ils retournèrent piller la France et l’Angleterre.

On ne doit point être surpris que les Espagnols des Asturies, de Léon, d’Aragon, aient été alors des barbares. La guerre, qui avait succédé à la servitude, ne les avait pas polis. Ils étaient dans une si profonde ignorance qu’un autre Alfonse, roi de Léon et des Asturies, surnommé le Grand, fut obligé de livrer l’éducation de son fils à des précepteurs mahométans.

Je ne cesse d’être étonné quand je vois quels titres les historiens prodiguent aux rois. Cet Alfonse, qu’ils appellent le Grand, fit crever les yeux à ses quatre frères. Sa vie n’est qu’un tissu de cruautés et de perfidies. Ce roi finit par faire révolter contre lui ses sujets, et fut obligé de céder son petit royaume à son fils don Garcie, l’an 910.

Ce titre de Don[1] était un abrégé de Dominus, titre qui parut trop ambitieux à l’empereur Auguste, parce qu’il signifiait Maître, et que depuis on donna aux bénédictins, aux seigneurs espagnols,

  1. Le Dictionnaire de l’Académie, édition de 1762, dit que le Dom est pour les religieux. (B.)