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Ce n’était pas ainsi que se laissaient traiter les premiers conquérants goths, qui subjuguèrent les Espagnes. Ils fondèrent un empire qui s’étendit de la Provence et du Languedoc à Ceuta et à Tanger en Afrique ; mais cet empire si mal gouverné périt bientôt. Il y eut tant de rébellions en Espagne, qu’enfin le roi Vitiza désarma une partie des sujets, et fit abattre les murailles de plusieurs villes. Par cette conduite il forçait à l’obéissance, mais il se privait lui-même de secours et de retraites. Pour mettre le clergé dans son parti, il rendit dans une assemblée de la nation un édit par lequel il était permis aux évêques et aux prêtres de se marier.

Rodrigue, dont il avait assassiné le père, l’assassina à son tour, et fut encore plus méchant que lui. Il ne faut pas chercher ailleurs la cause de la supériorité des musulmans en Espagne. Je ne sais s’il est bien vrai que Rodrigue eût violé Florinde, nommée la Cava ou la Méchante, fille malheureusement célèbre du comte Julien, et si ce fut pour venger son honneur que ce comte appela les Maures. Peut-être l’aventure de la Cava est copiée en partie sur celle de Lucrèce ; et ni l’une ni l’autre ne paraît appuyée sur des monuments bien authentiques. Il paraît que, pour appeler les Africains, on n’avait pas besoin du prétexte d’un viol, qui est d’ordinaire aussi difficile à prouver qu’à faire. Déjà, sous le roi Vamba, le comte Hervig, depuis roi, avait fait venir une armée de Maures. Opas, archevêque de Séville, qui fut le principal instrument de la grande révolution, avait des intérêts plus chers à soutenir que la pudeur d’une fille. Cet évêque, fils de l’usurpateur Vitiza, détrôné et assassiné par l’usurpateur Rodrigue, fut celui dont l’ambition fit venir les Maures pour la seconde fois. Le comte Julien, gendre de Vitiza, trouvait dans cette seule alliance assez de raisons pour se soulever contre le tyran. Un autre évêque, nommé Torizo, entre dans la conspiration d’Opas et du comte. Y a-t-il apparence que deux évêques se fussent ligués ainsi avec les ennemis du nom chrétien, s’il ne s’était agi que d’une fille ?