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ne se défendirent : mais les vaincus se donnent toujours la honteuse consolation de supposer des miracles opérés contre leurs vainqueurs.

Charles le Chauve, en achetant ainsi la paix, ne faisait que donner à ces pirates de nouveaux moyens de faire la guerre, et s’ôter celui de la soutenir. Les Normands se servirent de cet argent pour aller assiéger Bordeaux, qu’ils pillèrent. Pour comble d’humiliation et d’horreur, un descendant de Charlemagne, Pepin, roi d’Aquitaine, n’ayant pu leur résister, s’unit avec eux ; et alors la France, vers l’an 858, fut entièrement ravagée. Les Normands, fortifiés de tout ce qui se joignait à eux, désolèrent longtemps l’Allemagne, la Flandre, l’Angleterre. Nous avons vu depuis peu des armées de cent mille hommes pouvoir à peine prendre deux villes après des victoires signalées : tant l’art de fortifier les places et de préparer les ressources a été perfectionné. Mais alors des barbares, combattant d’autres barbares désunis, ne trouvaient, après le premier succès, presque rien qui arrêtât leurs courses. Vaincus quelquefois, ils reparaissaient avec de nouvelles forces.

Godefroy, prince de Danemark, à qui Charles le Gros céda enfin une partie de la Hollande, en 882, pénètre de la Hollande en Flandre ; ses Normands passent de la Somme à l’Oise sans résistance, prennent et brûlent Pontoise, et arrivent par eau et par terre devant Paris.

(885) Les Parisiens, qui s’attendaient alors à l’irruption des barbares, n’abandonnèrent point la ville, comme autrefois. Le comte de Paris, Odon ou Eudes, que sa valeur éleva depuis sur le trône de France, mit dans la ville un ordre qui anima les courages, et qui leur tint lieu de tours et de remparts.

Sigefroy, chef des Normands, pressa le siège avec une fureur opiniâtre, mais non destituée d’art. Les Normands se servirent du bélier pour battre les murs. Cette invention est presque aussi ancienne que celle des murailles ; car les hommes sont aussi industrieux pour détruire que pour édifier. Je ne m’écarterai ici qu’un moment de mon sujet, pour observer que le cheval de Troie n’était précisément que la même machine, laquelle on armait d’une tête de cheval de métal, comme on y mit depuis une tête de bélier ; et c’est ce que Pausanias nous apprend dans sa description de la Grèce. Ils firent brèche, et donnèrent trois assauts. Les Parisiens les soutinrent avec un courage inébranlable. Ils avaient à leur tête non-seulement le comte Eudes, mais encore leur évêque Goslin, qui chaque jour, après avoir