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pillage. Une autre flotte entra par la Loire, et dévasta tout jusqu’en Touraine. Ils emmenaient les hommes en esclavage, ils partageaient entre eux les femmes et les filles, prenant jusqu’aux enfants pour les élever dans leur métier de pirates. Les bestiaux, les meubles, tout était emporté. Ils vendaient quelquefois sur une côte ce qu’ils avaient pillé sur une autre. Leurs premiers gains excitèrent la cupidité de leurs compatriotes indigents. Les habitants des côtes germaniques et gauloises se joignirent à eux, ainsi que tant de renégats de Provence et de Sicile ont servi sur les vaisseaux d’Alger.

En 844 ils couvrirent la mer de vaisseaux. On les vit descendre presque à la fois en Angleterre, en France et en Espagne. Il faut que le gouvernement des Français et des Anglais fût moins bon que celui des mahométans qui régnaient en Espagne ; car il n’y eut nulle mesure prise par les Français ni par les Anglais pour empêcher ces irruptions ; mais en Espagne les Arabes gardèrent leurs côtes, et repoussèrent enfin les pirates.

En 845, les Normands pillèrent Hambourg, et pénétrèrent avant dans l’Allemagne. Ce n’était plus alors un ramas de corsaires sans ordre : c’était une flotte de six cents bateaux, qui portait une armée formidable. Un roi de Danemark, nommé Éric, était à leur tête. Il gagna deux batailles avant de se rembarquer. Ce roi des pirates, après être retourné chez lui avec les dépouilles allemandes, envoie en France un des chefs des corsaires, à qui les histoires donnent le nom de Régnier. Il remonte la Seine avec cent vingt voiles. Il n’y a point d’apparence que ces cent vingt voiles portassent dix mille hommes. Cependant, avec un nombre probablement inférieur, il pille Rouen une seconde fois, et vient jusqu’à Paris. Dans de pareilles invasions, quand la faiblesse du gouvernement n’a pourvu à rien, la terreur du peuple augmente le péril, et le plus grand nombre fuit devant le plus petit. Les Parisiens, qui se défendirent dans d’autres temps avec tant de courage, abandonnèrent alors leur ville ; et les Normands n’y trouvèrent que des maisons de bois, qu’ils brûlèrent. Le malheureux roi, Charles le Chauve, retranché à Saint-Denis avec peu de troupes, au lieu de s’opposer à ces barbares, acheta de quatorze mille marcs d’argent la retraite qu’ils daignèrent faire. Il est croyable que ces marcs étaient ce qu’on a appelé longtemps des marques, marcas, qui valaient environ un de nos demi-écus. On est indigné quand on lit dans nos auteurs que plusieurs de ces barbares furent punis de mort subite pour avoir pillé l’église de Saint-Germain des Prés. Ni les peuples, ni leurs saints,