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-Capac leur avait fait accroire qu’il était le fils de cet astre, ou leur raison commencée leur avait dit qu’ils devaient quelque reconnaissance à l’astre qui anime la nature.

Pour savoir comment tous ces cultes ou ces superstitions s’établirent, il me semble qu’il faut suivre la marche de l’esprit humain abandonné à lui-même. Une bourgade d’hommes presque sauvages voit périr les fruits qui la nourrissent ; une inondation détruit quelques cabanes ; le tonnerre en brille quelques autres. Qui leur a fait ce mal ? ce ne peut être un de leurs concitoyens, car tous ont également souffert : c’est donc quelque puissance secrète ; elle les a maltraités, il faut donc l’apaiser. Comment en venir à bout ? en la servant comme on sert ceux à qui on veut plaire, en lui faisant de petits présents. Il y a un serpent dans le voisinage, ce pourrait bien être ce serpent : on lui offrira du lait près de la caverne où il se retire ; il devient sacré dès lors ; on l’invoque quand on a la guerre contre la bourgade voisine, qui, de son côté, a choisi un autre protecteur.

D’autres petites peuplades se trouvent dans le même cas. Mais, n’ayant chez elles aucun objet qui fixe leur crainte et leur adoration, elles appelleront en général l’être qu’elles soupçonnent leur avoir fait du mal, le Maître, le Seigneur, le Chef, le Dominant.

Cette idée, étant plus conforme que les autres à la raison commencée, qui s’accroît et se fortifie avec le temps, demeure dans toutes les têtes quand la nation est devenue plus nombreuse. Aussi voyons-nous que beaucoup de nations n’ont eu d’autre dieu que le maître, le seigneur. C’était Adonaï chez les Phéniciens ; Baal, Melkom, Adad, Sadaï, chez les peuples de Syrie. Tous ces noms ne signifient que le Seigneur, le Puissant.

Chaque État eut donc, avec le temps, sa divinité tutélaire, sans savoir seulement ce que c’est qu’un dieu, et sans pouvoir imaginer que l’État voisin n’eût pas, comme lui, un protecteur véritable. Car comment penser, lorsqu’on avait un seigneur, que les autres n’en eussent pas aussi ? Il s’agissait seulement de savoir lequel de tant de maîtres, de seigneurs, de dieux, l’emporterait, quand les nations combattraient les unes contre les autres.

Ce fut là sans doute l’origine de cette opinion, si généralement et si longtemps répandue, que chaque peuple était réellement protégé par la divinité qu’il avait choisie. Cette idée fut tellement enracinée chez les hommes que, dans des temps très-postérieurs, vous voyez Homère faire combattre les dieux de Troie contre les dieux des Grecs, sans laisser soupçonner en aucun endroit que ce soit une chose extraordinaire et nouvelle.