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dont le nom donne un grand poids à leur parti. C’était déjà l’intérêt des papes d’abaisser les empereurs. Déjà Étienne, prédécesseur de Grégoire, s’était installé dans la chaire pontificale sans l’agrément de Louis le Débonnaire. Brouiller le père avec les enfants semblait le moyen de s’agrandir sur leurs ruines. Le pape Grégoire vient donc en France, et menace l’empereur de l’excommunier. Cette cérémonie d’excommunication n’emportait pas encore l’idée qu’on voulut lui attacher depuis. On n’osait pas prétendre qu’un excommunié dût être privé de ses biens par la seule excommunication ; mais on croyait rendre un homme exécrable, et rompre par ce glaive tous les liens qui peuvent attacher les hommes à lui.

(829) Les évêques du parti de l’empereur se servent de leur droit, et font dire courageusement au pape : Si excommunicaturus veniet, excommunicatus abibit ; « s’il vient pour excommunier, il retournera excommunié lui-même ». Ils lui écrivent avec fermeté, en le traitant, à la vérité, de pape, mais en même temps de frère. Grégoire, plus fier encore, leur mande : « Le terme de frère sent trop l’égalité, tenez-vous-en à celui de pape : reconnaissez ma supériorité ; sachez que l’autorité de ma chaire est au-dessus de celle du trône de Louis. » Enfin il élude dans cette lettre le serment qu’il a fait à l’empereur.

La guerre tourne en négociation. Le pontife se rend arbitre. Il va trouver l’empereur dans son camp. Il y a le même avantage que Louis avait eu autrefois sur Bernard. Il séduit ses troupes, ou il souffre qu’elles soient séduites ; il trompe Louis, ou il est trompé lui-même par les rebelles, au nom desquels il porte la parole. A peine le pape est-il sorti du camp que, la nuit même, la moitié des troupes impériales passe du côté de Lothaire, son fils (830). Cette désertion arriva près de Bâle, sur les confins de l’Alsace ; et la plaine où le pape avait négocié s’appelle encore le Champ du mensonge, nom qui pourrait être commun à plusieurs lieux où l’on a négocié. Alors le monarque malheureux se rend prisonnier à ses fils rebelles, avec sa femme Judith, objet de leur haine. Il leur livre son fils Charles, âgé de dix ans, prétexte innocent de la guerre. Dans des temps plus barbares, comme sous Clovis et ses enfants, ou dans des pays tels que Constantinople, je ne serais point surpris qu’on eût fait périr Judith et son fils, et même l’empereur. Les vainqueurs se contentèrent de faire raser l’impératrice, de la mettre en prison en Lombardie, de renfermer le jeune Charles dans le couvent de Prum, au milieu de la forêt des Ardennes, et de détrôner leur père. Il me semble