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On ne pouvait, à la vérité, reprocher à ces bénédictins de violer, par leurs richesses, leur vœu de pauvreté ; car ils ne font point expressément ce vœu : ils ne s’engagent, quand ils sont reçus dans l’ordre, qu’à obéir à leur abbé. On leur donna même souvent des terres incultes qu’ils défrichèrent de leurs mains, et qu’ils firent ensuite cultiver par des serfs. Ils formeront des bourgades, des petites villes même autour de leurs monastères. Ils étudièrent ; ils furent les seuls qui conservèrent les livres en les copiant ; et enfin, dans ces temps barbares où les peuples étaient si misérables, c’était une grande consolation de trouver dans les cloîtres une retraite assurée contre la tyrannie.

En France et en Allemagne, plus d’un évêque allait au combat avec ses serfs. Charlemagne, dans une lettre à Frastade[1], une de ses femmes, lui parle d’un évêque qui a vaillamment combattu auprès de lui dans une bataille contre les Avares, peuples descendus des Scythes, qui habitaient vers le pays qu’on nomme à présent l’Autriche. Je vois de son temps quatorze monastères qui doivent fournir des soldats. Pour peu qu’un abbé fût guerrier, rien ne l’empêchait de les conduire lui-même. Il est vrai qu’en 803 un parlement se plaignit à Charlemagne du trop grand nombre de prêtres qu’on avait tués à la guerre. Il fut défendu alors, mais inutilement, aux ministres de l’autel d’aller aux combats.

Il n’était pas permis de se dire clerc sans l’être, de porter la tonsure sans appartenir à un évêque : de tels clercs s’appelaient acéphales. On les punissait comme vagabonds. On ignorait cet état, aujourd’hui si commun, qui n’est ni séculier, ni ecclésiastique. Le titre d’abbé, qui signifie père, n’appartenait qu’aux chefs des monastères.

Les abbés avaient dès lors le bâton pastoral que portaient les évêques, et qui avait été autrefois la marque de la dignité pontificale dans Rome païenne. Telle était la puissance de ces abbés sur les moines qu’ils les condamnaient quelquefois aux peines afflictives les plus cruelles. Ils prirent le barbare usage des empereurs grecs de faire brûler les yeux ; et il fallut qu’un concile leur défendît cet attentat, qu’ils commençaient à regarder comme un droit.


  1. Ou plutôt Fastrade. (G. A.)