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l’adoration des images[1]. Ce mot équivoque d’adoration était la source de tous ces différends ; car si les hommes définissaient les mots dont ils se servent, il y aurait moins de disputes : et plus d’un royaume a été bouleversé pour un malentendu.

Tandis que le pape Adrien envoyait en France les actes du second concile de Nicée, il reçoit les livres Carolins opposés à ce concile ; et on le presse au nom de Charles de déclarer hérétiques l’empereur de Constantinople et sa mère. On voit assez par cette conduite de Charles qu’il voulait se faire un nouveau droit de l’hérésie prétendue de l’empereur pour lui enlever Rome sous couleur de justice.

Le pape, partagé entre le concile de Nicée qu’il adoptait, et Charlemagne qu’il ménageait, prit un tempérament politique, qui devrait servir d’exemple dans toutes ces malheureuses disputes qui ont toujours divisé les chrétiens. Il explique les livres Carolins d’une manière favorable au concile de Nicée, et par là réfute le roi sans lui déplaire ; il permet qu’on ne rende point de culte aux images ; ce qui était très-raisonnable chez les Germains à peine sortis de l’idolâtrie, et chez les Francs encore grossiers, qui n’avaient ni sculpteurs ni peintres. Il exhorte en même temps à ne point briser ces mêmes images. Ainsi il satisfait tout le monde, et laisse au temps à confirmer ou à abolir un culte encore douteux. Attentif à ménager les hommes et à faire servir la religion à ses intérêts, il écrit à Charlemagne : « Je ne puis déclarer Irène et son fils hérétiques après le concile de Nicée; mais je les déclarerai tels s’ils ne me rendent les biens de Sicile. »

On voit la même politique intéressée de ce pape dans une dispute encore plus délicate, et qui seule eût suffi en d’autres temps pour allumer des guerres civiles. On avait voulu savoir si le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, ou du Père seulement.

On avait d’abord dans l’Orient ajouté au premier concile de Nicée qu’il procédait du Père. Ensuite en Espagne, et puis en France et en Allemagne, on ajouta qu’il procédait du Père et du Fils : c’était la croyance de presque tout l’empire de Charles, Ces mots du Symbole attribué aux apôtres : qui ex Patre Filioque procedit, étaient sacrés pour les Français ; mais ces mêmes mots n’avaient jamais été adoptés à Rome. On presse, de la part de Charlemagne, le pape de se déclarer. Cette question, décidée avec le temps par les lumières de l’Église romaine infaillible.

  1. Autrement dit : le culte de latrie. (G. A.)