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régions étaient presque désertes. Dans nos climats septentrionaux, au contraire, il était beaucoup plus aisé de rencontrer une compagnie de loups qu’une société d’hommes.

iv. — De la connaissance de l’âme .

Quelle notion tous les premiers peuples auront-ils eue de l’âme ? Celle qu’ont tous nos gens de campagne avant qu’ils aient entendu le catéchisme, ou même après qu’ils l’ont entendu. Ils n’acquièrent qu’une idée confuse, sur laquelle même ils ne réfléchissent jamais. La nature a eu trop de pitié d’eux pour en faire des métaphysiciens ; cette nature est toujours et partout la même. Elle fit sentir aux premières sociétés qu’il y avait quelque être supérieur à l’homme, quand elles éprouvaient des fléaux extraordinaires. Elle leur fit sentir de même qu’il est dans l’homme quelque chose qui agit et qui pense. Elles ne distinguaient point cette faculté de celle de la vie ; et le mot d’’’âme’’ signifia toujours la vie chez les anciens, soit Syriens, soit Chaldéens, soit Égyptiens, soit Grecs, soit ceux qui vinrent enfin s’établir dans une partie de la Phénicie.

Par quels degrés put-on parvenir à imaginer dans notre être physique un autre être métaphysique ? Certainement des hommes uniquement occupés de leurs besoins n’en savaient pas assez pour se tromper en philosophes.

Il se forma, dans la suite des temps, des sociétés un peu policées, dans lesquelles un petit nombre d’hommes put avoir le loisir de réfléchir. Il doit être arrivé qu’un homme, sensiblement frappé de la mort de son père, ou de son frère, ou de sa femme, ait vu dans un songe la personne qu’il regrettait. Deux ou trois songes de cette nature auront inquiété tout une peuplade. Voilà un mort qui apparaît à des vivants ; et cependant ce mort, rongé des vers, est toujours en la même place. C’est donc quelque chose qui était en lui, qui se promène dans l’air ; c’est son âme, son ombre, ses mânes ; c’est une légère figure de lui-même. Tel est le raisonnement naturel de l’ignorance qui commence à raisonner. Cette opinion est celle de tous les premiers temps connus, et doit avoir été par conséquent celle des temps ignorés. L’idée d’un être purement immatériel n’a pu se présenter à des esprits qui ne connaissaient que la matière. Il a fallu des forgerons, des charpentiers, des maçons, des laboureurs, avant qu’il se trouvât un homme qui eût assez de loisir pour méditer. Tous les arts