Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome11.djvu/288

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

quelque délit dans nos possessions, qu’ils soient jugés suivant leur loi. » Il semble par cet ordre que les Francs alors n’étaient pas regardés comme la nation de Charlemagne. A Rome, la race carlovingienne passa toujours pour allemande. Le pape Adrien IV, dans sa lettre aux archevêques de Mayence, de Cologne et de Trèves, s’exprime en ces termes remarquables : « L’empire fut transféré des Grecs aux Allemands ; leur roi ne fut empereur qu’après avoir été couronné par le pape... tout ce que l’empereur possède, il le tient de nous. Et comme Zacharie donna l’empire grec aux Allemands, nous pouvons donner celui des Allemands aux Grecs. »

Cependant en France le nom de Franc prévalut toujours. La race de Charlemagne fut souvent appelée Franca dans Rome même et à Constantinople. La cour grecque désignait, même du temps des Othons, les empereurs d’Occident par le nom d’usurpateurs francs, barbares francs : elle affectait pour ces Francs un mépris qu’elle n’avait pas.

Le règne seul de Charlemagne eut une lueur de politesse qui fut probablement le fruit du voyage de Rome, ou plutôt de son génie. Ses prédécesseurs ne furent illustres que par des déprédations : ils détruisirent des villes, et n’en fondèrent aucune. Les Gaulois avaient été heureux d’être vaincus par les Romains. Marseille, Arles, Autun, Lyon, Trêves, étaient des villes florissantes qui jouissaient paisiblement de leurs lois municipales, subordonnées aux sages lois romaines : un grand commerce les animait. On voit, par une lettre d’un proconsul à Théodose, qu’il y avait dans Autun et dans sa banlieue vingt-cinq mille chefs de famille. Mais, dès que les Bourguignons, les Goths, les Francs, arrivent dans la Gaule, on ne voit plus de grandes villes peuplées. Les cirques, les amphithéâtres construits par les Romains jusqu’au bord du Rhin, sont démolis ou négligés. Si la criminelle et malheureuse reine Brunehaut conserve quelques lieues de ces grands chemins qu’on n’imita jamais, on en est encore étonné.

Qui empêchait ces nouveaux venus de bâtir des édifices réguliers sur des modèles romains ? Ils avaient la pierre, le marbre, et de plus beaux bois que nous. Les laines fines couvraient les troupeaux anglais et espagnols comme aujourd’hui : cependant les beaux draps ne se fabriquaient qu’en Italie. Pourquoi le reste de l’Europe ne faisait-il venir aucune des denrées de l’Asie ? Pourquoi toutes les commodités qui adoucissent l’amertume de la vie étaient-elles inconnues, sinon parce que les sauvages qui passèrent le Rhin rendirent les autres peuples sauvages ? Qu’on en