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l’épouser, et réunir les deux empires. Ce mariage est une idée chimérique. Une révolution chasse Irène d’un trône qui lui avait tant coûté (802). Charles n’eut donc que l’empire d’Occident. Il ne posséda presque rien dans les Espagnes, car il ne faut pas compter pour domaine le vain hommage de quelques Sarrasins. Il n’avait rien sur les côtes d’Afrique. Tout le reste était sous sa domination.

S’il eût fait de Rome sa capitale, si ses successeurs y eussent fixé leur principal séjour, et surtout si l’usage de partager ses États à ses enfants n’eût point prévalu chez les barbares, il est vraisemblable qu’on eût vu renaître l’empire romain. Tout concourut depuis à démembrer ce vaste corps, que la valeur et la fortune de Charlemagne avaient formé ; mais rien n’y contribua plus que ses descendants.

Il n’avait point de capitale : seulement Aix-la-Chapelle était le séjour qui lui plaisait le plus. Ce fut là qu’il donna des audiences, avec le faste le plus imposant, aux ambassadeurs des califes et à ceux de Constantinople. D’ailleurs il était toujours en guerre ou en voyage, ainsi que vécut Charles-Quint longtemps après lui. Il partagea ses États, et même de son vivant, comme tous les rois de ce temps-là.

Mais enfin, quand de ses fils qu’il avait désignés pour régner il ne resta plus que ce Louis si connu sous le nom de Débonnaire, auquel il avait déjà donné le royaume d’Aquitaine, il l’associa à l’empire dans Aix-la-Chapelle, et lui commanda de prendre lui-même sur l’autel la couronne impériale, pour faire voir au monde que cette couronne n’était due qu’à la valeur du père et au mérite du fils, et comme s’il eût pressenti qu’un jour les ministres de l’autel voudraient disposer de ce diadème.

Il avait raison de déclarer son fils empereur de son vivant : car cette dignité, acquise par la fortune de Charlemagne, n’était point assurée au fils par le droit d’héritage. Mais en laissant l’empire à Louis, et en donnant l’Italie à Bernard, fils de son fils Pépin, ne déchirait-il pas lui-même cet empire qu’il voulait conserver à sa postérité ? N’était-ce pas armer nécessairement ses successeurs les uns contre les autres ? Était-il à présumer que le neveu, roi d’Italie, obéirait à son oncle empereur, ou que l’empereur voudrait bien n’être pas le maître en Italie ?

Charlemagne mourut en 814, avec la réputation d’un empereur aussi heureux qu’Auguste, aussi guerrier qu’Adrien, mais non tel que les Trajan et les Antonins, auxquels nul souverain n’a été comparable.