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alors, pour la forme, l’empereur d’Orient, et en recevait le titre d’hypatos. Les lettres du pape Adrien parlent des patrimoines de Spolette et de Bénévent ; mais ces patrimoines ne se peuvent entendre que des domaines que les papes possédaient dans ces deux duchés. Grégoire VII lui-même avoue dans ses lettres que Charlemagne donnait douze cents livres de pension au saint-siége. Il n’est guère vraisemblable qu’il eût donné un tel secours à celui qui aurait possédé tant de belles provinces. Le saint-siége n’eut Bénévent que longtemps après, par la concession très-équivoque qu’on croit que l’empereur Henri le Noir lui en fit vers l’an 1047. Cette concession se réduisit à la ville, et ne s’étendit point jusqu’au duché. Il ne fut point question de confirmer le don de Charlemagne.

Ce qu’on peut recueillir de plus probable au milieu de tant de doutes, c’est que, du temps de Charlemagne, les papes obtinrent en propriété une partie de la Marche d’Ancône, outre les villes, les châteaux et les bourgs qu’ils avaient dans les autres pays. Voici sur quoi je pourrais me fonder. Lorsque l’empire d’Occident se renouvela dans la famille des Othons, au xe siècle, Othon III assigna particulièrement au saint-siége la Marche d’Ancône, en confirmant toutes les concessions faites à cette Église[1] : il paraît donc que Charlemagne avait donné cette Marche, et que les troubles survenus depuis en Italie avaient empêché les papes d’en jouir. Nous verrons qu’ils perdirent ensuite le domaine utile de ce petit pays sous l’empire de la maison de Souabe. Nous les verrons tantôt grands terriens, tantôt dépouillés presque de tout, comme plusieurs autres souverains. Qu’il nous suffise de savoir qu’ils possèdent aujourd’hui la souveraineté reconnue d’un pays de cent quatre-vingts grands milles d’Italie en longueur, des portes de Mantoue aux confins de l’Abruzze, le long de la mer Adriatique, et qu’ils en ont plus de cent milles en largeur depuis Civita-Vecchia jusqu’au rivage d’Ancône, d’une mer à l’autre. Il a fallu négocier toujours, et souvent combattre, pour s’assurer cette domination.

Tandis que Charlemagne devenait empereur d’Occident, régnait en Orient cette impératrice Irène, fameuse par son courage et par ses crimes, qui avait fait mourir son fils unique, après lui avoir arraché les yeux. Elle eût voulu perdre Charlemagne ; mais, trop faible pour lui faire la guerre, elle voulut, dit-on,

  1. On prétend que cet acte d’Othon est faux, ce qui réduirait cette opinion à une simple tradition. (Note de Voltaire.)