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moins funestes y furent excitées par ces disputes interminabies, nées de l’esprit sophistique des Grecs et de leurs disciples.

La simplicité des premiers temps disparut sous le grand nombre de questions que forma la curiosité humaine ; car le fondateur de la religion n’ayant jamais rien écrit, et les hommes voulant tout savoir, chaque mystère fit naître des opinions, et chaque opinion coûta du sang.

C’est une chose très-remarquable que, de près de quatre-vingts sectes qui avaient déchiré l’Église depuis sa naissance, aucune n’avait eu un Romain pour auteur, si l’on excepte Novatien, qu’à peine encore on peut regarder comme un hérétique. Aucun Romain, dans les cinq premiers siècles, ne fut compté, ni parmi les pères de l’Église, ni parmi les hérésiarques. Il semble qu’ils ne furent que prudents. De tous les évêques de Rome, il n’y en eut qu’un seul qui favorisa un de ces systèmes condamnés par l’Église : c’est le pape Honorius Ier. On l’accuse encore tous les jours d’avoir été monothélite. On croit par là flétrir sa mémoire ; mais si on se donne la peine de lire sa fameuse lettre pastorale, dans laquelle il n’attribue qu’une volonté à Jésus-Christ, on verra un homme très-sage. « Nous confessons, dit-il, une seule volonté dans Jésus-Christ, Nous ne voyons point que les conciles ni l’Écriture nous autorisent à penser autrement ; mais de savoir si à cause des œuvres de divinité et d’humanité qui sont en lui, on doit entendre une opération ou deux, c’est ce que je laisse aux grammairiens, et ce qui n’importe guère[1]. »

Peut-être n’y a-t-il rien de plus précieux dans toutes les lettres des papes que ces paroles. Elles nous convainquent que toutes les disputes des Grecs étaient des disputes de mots, et qu’on aurait dû assoupir ces querelles de sophistes dont les suites ont été si funestes. Si on les avait abandonnées aux grammairiens, comme le veut ce judicieux pontife, l’Église eût été dans une paix inaltérable. Mais voulut-on savoir si le Fils était consubstantiel au Père, ou seulement de même nature, ou d’une nature inférieure : le monde chrétien fut partagé, la moitié persécuta l’autre et en fut persécutée. Voulut-on savoir si la mère de Jésus-Christ était la mère de Dieu ou de Jésus ; si le Christ avait deux natures et deux volontés dans une même personne, ou deux personnes et une

  1. En effet toutes les misérables querelles des théologiens n’ont jamais été que des disputes de grammaire, fondées sur des équivoques, sur des questions absurdes, inintelligibles, qu’on a mises pendant quinze cents ans à la place de la vertu. (Note de Voltaire.)