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attachaient plus d’efficacité à l’huile répandue sur la tête d’un Franc par un évêque romain qu’à l’huile répandue par un missionnaire de Mayence ; et que le successeur de saint Pierre avait plus droit qu’un autre de légitimer une usurpation.

Pepin fut le premier roi sacré en France, et non le seul qui l’y ait été par un pontife de Rome ; car Innocent III couronna depuis, et sacra Louis le Jeune à Reims. Clovis n’avait été ni couronné ni sacré roi par l’évêque Rémi. Il y avait longtemps qu’il régnait quand il fut baptisé. S’il avait reçu l’onction royale, ses successeurs auraient adopté une cérémonie si solennelle, devenue bientôt nécessaire. Aucun ne fut sacré jusqu’à Pepin, qui reçut l’onction dans l’abbaye de Saint-Denis.

Ce ne fut que trois cents ans après Clovis que l’archevêque de Reims, Hincmar, écrivit qu’au sacre de Clovis un pigeon avait apporté du ciel une fiole qu’on appelle la sainte ampoule. Peut-être crut-il fortifier par cette fable le droit de sacrer les rois, que ces métropolitains commençaient alors à exercer. Ce droit ne s’établit qu’avec le temps, comme tous les autres usages ; et ces prélats, longtemps après, sacrèrent constamment les rois, depuis Philippe Ier jusqu’à Henri IV, qui fut couronné à Chartres, et oint de l’ampoule de saint Martin, parce que les ligueurs étaient maîtres de l’ampoule de saint Rémi.

Il est vrai que ces cérémonies n’ajoutent rien aux droits des monarques, mais elles semblent ajouter à la vénération des peuples.

Il n’est pas douteux que cette cérémonie du sacre, aussi bien que l’usage d’élever les rois francs, goths et lombards, sur un bouclier, ne vinssent de Constantinople. L’empereur Cantacuzène nous apprend lui-même que c’était un usage immémorial d’élever les empereurs sur un bouclier, soutenu par les grands officiers de l’empire et par le patriarche ; après quoi l’empereur montait du trône au pupitre de l’église, et le patriarche faisait le signe de la croix sur sa tête avec un plumasseau trempé dans de l’huile bénite ; les diacres apportaient la couronne ; le principal officier, ou le prince du sang impérial le plus proche, mettait la couronne sur la tête du nouveau César ; le patriarche et le peuple criaient : « il en est digne. » Mais au sacre des rois d’Occident, l’évêque dit au peuple : « Voulez-vous ce roi ? » et ensuite le roi fait serment au peuple, après l’avoir fait aux évêques.

Le pape Étienne ne s’en tint pas avec Pepin à cette cérémonie ; il défendit aux Français, sous peine d’excommunication, de se donner jamais des rois d’une autre race. Tandis que cet évêque, chassé de sa patrie, et suppliant dans une terre étrangère, avait