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C’est une fable bien méprisable qu’il ait quitté l’empire de regret de n’avoir pu abolir le christianisme. S’il l’avait tant persécuté, il aurait au contraire continué à régner pour tâcher de le détruire ; et s’il fut forcé d’abdiquer, comme on l’a dit sans preuve, il n’abdiqua donc point par dépit et par regret. Le vain plaisir d’écrire des choses extraordinaires, et de grossir le nombre des martyrs, a fait ajouter des persécutions fausses et incroyables à celles qui n’ont été que trop réelles. On a prétendu que du temps de Dioclétien, en 287, le César Maximilien Hercule envoya au martyre, au milieu des Alpes, une légion entière appelée Thébéenne, composée de six mille six cents hommes, tous chrétiens, qui tous se laissèrent massacrer sans murmurer. Cette histoire si fameuse ne fut écrite que près de deux cents ans après par l’abbé Eucher, qui la rapporte sur des ouï-dire. Mais comment Maximilien Hercule aurait-il, comme on le dit, appelé d’Orient cette légion pour aller apaiser dans les Gaules une sédition réprimée depuis une année entière ! Pourquoi se serait-il défait de six mille six cents bons soldats dont il avait besoin pour aller réprimer cette sédition ? Comment tous étaient-ils chrétiens sans exception ! Pourquoi les égorger en chemin ? Qui les aurait massacrés dans une gorge étroite, entre deux montagnes, près de Saint-Maurice en Valais, où l’on ne peut ranger quatre cents hommes en ordre de bataille, et où une légion résisterait aisément à la plus grande armée ? À quel propos cette boucherie dans un temps où l’on ne persécutait pas, dans l’époque de la plus grande tranquillité de l’Église, tandis que sous les yeux de Dioclétien même, à Nicomédie, vis-à-vis son palais, les chrétiens avaient un temple superbe ? « La profonde paix et la liberté entière dont nous jouissions, dit Eusèbe, nous fit tomber dans le relâchement. » Cette profonde paix, cette entière liberté s’accorde-t-elle avec le massacre de six mille six cents soldats ? Si ce fait incroyable pouvait être vrai[1], Eusèbe l’eût-il passé sous silence ? Tant de vrais martyrs ont scellé l’Évangile de leur sang qu’on ne doit point faire partager leur gloire à ceux qui n’ont pas partagé leurs souffrances.

Il est certain que Dioclétien, les deux dernières années de son empire, et Galère, quelques années encore après, persécutèrent violemment les chrétiens de l’Asie Mineure et des contrées voisines. Mais dans les Espagnes, dans les Gaules, dans l’Angleterre, qui étaient alors le partage de Constance Chlore,

  1. Voyez les Éclaircissements historiques sur cette Histoire générale (dans les Mélanges, année 1763). (Note de Voltaire.)