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gea des statues dans leur temple avant sa mine ; mais jamais il ne vint dans l’idée d’aucun César, ni d’aucun proconsul, ni du sénat romain, d’empêcher les Juifs de croire à leur loi. Cette seule raison sert à faire voir quelle liberté eut le christianisme de s’étendre en secret, après s’être formé obscurément dans le sein du judaïsme.

Aucun des Césars n’inquiéta les chrétiens jusqu’à Domitien. Dion Cassius dit qu’il y eut sous cet empereur quelques personnes condamnées comme athées, et comme imitant les mœurs des Juifs. Il paraît que cette vexation, sur laquelle on a d’ailleurs si peu de lumières, ne fut ni longue ni générale. On ne sait précisément ni pourquoi il y eut quelques chrétiens bannis, ni pourquoi ils furent rappelés. Comment croire Tertullien, qui, sur la foi d’Hégésippe, rapporte sérieusement que Domitien interrogea les petits-fils de l’apôtre saint Jude, de la race de David, dont il redoutait les droits au trône de Judée, et que, les voyant pauvres et misérables, il cessa la persécution ? S’il eût été possible qu’un empereur romain craignît des prétendus descendants de David quand Jérusalem était détruite, sa politique n’en eût donc voulu qu’aux Juifs, et non aux chrétiens. Mais comment imaginer que le maître de la terre connue ait eu des inquiétudes sur les droits de deux petits-fils de saint Jude au royaume de la Palestine, et les ait interrogés ? Voilà malheureusement comme l’histoire a été écrite par tant d’hommes plus pieux qu’éclairés[1].

Nerva, Vespasien, Tite, Trajan, Adrien, les Antonins, ne furent point persécuteurs. Trajan, qui avait renouvelé les défenses portées par la loi des Douze Tables contre les associations particulières, écrit à Pline : « Il ne faut faire aucune recherche contre les chrétiens. » Ces mots essentiels, il ne faut faire aucune recherche, prouvent qu’ils purent se cacher, se maintenir avec prudence, quoique souvent l’envie des prêtres et la haine des Juifs les traînât aux tribunaux et aux supplices. Le peuple les haïssait, et surtout le peuple des provinces, toujours plus dur, plus superstitieux et plus intolérant que celui de la capitale : il excitait les magistrats contre eux ; il criait qu’on les exposât aux bêtes dans les cirques. Adrien non-seulement défendit à Fondanus, proconsul de l’Asie Mineure, de les persécuter, mais son ordonnance porte : « Si on calomnie les chrétiens, châtiez sévèrement le calomniateur. »

C’est cette justice d’Adrien qui a fait si faussement imaginer

  1. Voyez le Dictionnaire philosophique, article Dioclétien.