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Une preuve infaillible de la supériorité d’une nation dans les arts de l’esprit, c’est la culture perfectionnée de la poésie. Je ne parle pas de cette poésie enflée et gigantesque, de ce ramas de lieux communs et insipides sur le soleil, la lune et les étoiles, les montagnes et les mers ; mais de cette poésie sage et hardie, telle qu’elle fleurit du temps d’Auguste, telle qu’on l’a vue renaître sous Louis XIV. Cette poésie d’image et de sentiment fut connue du temps d’Aaron-al-Raschild. En voici, entre autres exemples, un qui m’a frappé, et que je rapporte ici parce qu’il est court. Il s’agit de la célèbre disgrâce de Giafar le Barmécide.

Mortel, faible mortel, à qui le sort prospère
Fait goûter de ses dons les charmes dangereux,
Connais quelle est des rois la faveur passagère ;
Contemple Barmécide, et tremble d’être heureux.


Ce dernier vers surtout est traduit mot à mot. Rien ne me paraît plus beau que tremble d’être heureux. La langue arabe avait l’avantage d’être perfectionnée depuis longtemps ; elle était fixée avant Mahomet, et ne s’est point altérée depuis. Aucun des jargons qu’on parlait alors en Europe n’a pas seulement laissé la moindre trace. De quelque côté que nous nous tournions, il faut avouer que nous n’existons que d’hier. Nous allons plus loin que les autres peuples en plus d’un genre ; et c’est peut-être parce que nous sommes venus les derniers.

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CHAPITRE VII. [1]


De l’Alcoran, et de la loi musulmane. Examen si la religion
musulmane était nouvelle, et si elle a été persécutante.


Le précédent chapitre a pu nous donner quelque connaissance des mœurs de Mahomet et de ses Arabes, par qui une grande partie de la terre éprouva une révolution si grande et si prompte : il faut tracer à présent une peinture fidèle de leur religion.

  1. Ce chapitre n’existait pas dans l’édition primitive. Il n’y avait sur l’Alcoran que quelques mots qui se trouvaient dans le chapitre précédent, et qui ont servi de noyau à celui-ci. (G. A.)