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droite ligne est une de ces fables inventées par ce désir si naturel d’en imposer aux hommes.

Les mœurs et les superstitions des premiers âges que nous connaissons s’étaient conservées dans l’Arabie. On le voit par le vœu que fit son grand-père Abdalla-Moutaleb de sacrifier un de ses enfants. Une prêtresse de la Mecque lui ordonna de racheter ce fils pour quelques chameaux, que l’exagération arabe fait monter au nombre de cent. Cette prêtresse était consacrée au culte d’une étoile, qu’on croit avoir été celle de Sirius, car chaque tribu avait son étoile ou sa planète[1]. On rendait aussi un culte à des génies, à des dieux mitoyens ; mais on reconnaissait un dieu supérieur, et c’est en quoi presque tous les peuples se sont accordés.

Abdalla-Moutaleb vécut, dit-on, cent dix ans. Son petit-fils Mahomet porta les armes dès l’âge de quatorze ans dans une guerre sur les confins de la Syrie ; réduit à la pauvreté, un de ses oncles le donna pour facteur à une veuve nommée Cadige, qui faisait en Syrie un négoce considérable : il avait alors vingt-cinq ans. Cette veuve épousa bientôt son facteur, et l’oncle de Mahomet, qui fit ce mariage, donna douze onces d’or à son neveu : environ neuf cents francs de notre monnaie furent tout le patrimoine de celui qui devait changer la face de la plus grande et de la plus belle partie du monde. Il vécut obscur avec sa première femme Cadige jusqu’à l’âge de quarante ans. Il ne déploya qu’à cet âge les talents qui le rendaient supérieur à ses compatriotes. Il avait une éloquence vive et forte, dépouillée d’art et de méthode, telle qu’il la fallait à des Arabes ; un air d’autorité et d’insinuation, animé par des yeux perçants et par une physionomie heureuse ; l’intrépidité d’Alexandre, sa libéralité, et la sobriété dont Alexandre aurait eu besoin pour être un grand homme en tout.

L’amour, qu’un tempérament ardent lui rendait nécessaire, et qui lui donna tant de femmes et de concubines, n’affaiblit ni son courage, ni son application, ni sa santé : c’est ainsi qu’en parlent les contemporains, et ce portrait est justifié par ses actions.

Après avoir bien connu le caractère de ses concitoyens, leur ignorance, leur crédulité, et leur disposition à l’enthousiasme, il vit qu’il pouvait s’ériger en prophète. Il forma le dessein d’abolir dans sa patrie le sabisme, qui consiste dans le mélange du culte de Dieu et de celui des astres ; le judaïsme, détesté de toutes les

  1. Voyez le Koran et la préface du Koran, écrite par le savant et judicieux Sale, qui avait demeuré vingt-cinq ans en Arabie. (Note de Voltaire.)