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Ce n’est pas certainement le christianisme qui florissait alors dans l’Inde, c’est le mahométisme. Il s’y était introduit par les conquêtes des califes ; et Aaron-al-Raschild, cet illustre contemporain de Charlemagne, dominateur de l’Afrique, de la Syrie, de la Perse, et d’une partie de l’Inde, envoya des missionnaires musulmans des rives du Gange aux îles de l’Océan indien, et jusque chez des peuplades de nègres. Depuis ce temps il y eut beaucoup de musulmans dans l’Inde. On ne dit point que le grand Aaron convertît à sa religion les Indiens par le fer et par le feu, comme Charlemagne convertit les Saxons. On ne voit pas non plus que les Indiens aient refusé le joug et la loi d’Aaron-al-Raschild, comme les Saxons refusèrent de se soumettre à Charles.

Les Indiens ont toujours été aussi mous que nos septentrionaux étaient féroces. La mollesse inspirée par le climat ne se corrige jamais ; mais la dureté s’adoucit.

En général, les hommes du Midi oriental ont reçu de la nature des mœurs plus douces que les peuples de notre Occident ; leur climat les dispose à l’abstinence des liqueurs fortes et de la chair des animaux, nourritures qui aigrissent le sang, et portent souvent à la férocité ; et, quoique la superstition et les irruptions étrangères aient corrompu la bonté de leur naturel, cependant tous les voyageurs conviennent que le caractère de ces peuples n’a rien de cette inquiétude, de cette pétulance, et de cette dureté, qu’on a eu tant de peine à contenir chez les nations du Nord.

Le physique de l’Inde différant en tant de choses du nôtre, il fallait bien que le moral différât aussi. Leurs vices étaient plus doux que les nôtres. Ils cherchaient en vain des remèdes aux dérèglements de leurs mœurs, comme nous en avons cherché. C’était, de temps immémorial, une maxime chez eux et chez les Chinois que le sage viendrait de l’Occident. L’Europe, au contraire, disait que le sage viendrait de l’Orient : toutes les nations ont toujours eu besoin d’un sage.