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Quientzeng, où l’on fabrique la porcelaine, contient environ un million d’habitants.

Le journal de l’empire chinois, journal le plus authentique et le plus utile qu’on ait dans le monde, puisqu’il contient le détail de tous les besoins publics, des ressources et des intérêts de tous les ordres de l’État ; ce journal, dis-je, rapporte que, l’an de notre ère 1725, la femme que l’empereur Yontchin déclara impératrice fit, à cette occasion, selon une ancienne coutume, des libéralités aux pauvres femmes de toute la Chine qui passaient soixante et dix ans. Le journal compte, dans la seule province de Kanton, quatre-vingt-dix-huit mille deux cent vingt-deux femmes[1] de soixante et dix ans qui reçurent ces présents, quarante mille huit cent quatre-vingt-treize qui passaient quatre-vingts ans, et trois mille quatre cent cinquante-trois qui approchaient de cent années. Combien de femmes ne reçurent pas ce présent ! En voilà, parmi celles qui ne sont plus comptées au nombre des personnes utiles, plus de cent quarante-deux mille qui le reçurent dans une seule province. Quelle doit donc être la population de l’État ! et si chacune d’elles reçut la valeur de dix livres dans toute l’étendue de l’empire, à quelles sommes dut monter cette libéralité !

Les forces de l’État consistent, selon les relations des hommes les plus intelligents qui aient jamais voyagé, dans une milice d’environ huit cent mille soldats bien entretenus. Cinq cent soixante et dix mille chevaux sont nourris, ou dans les écuries, ou dans les pâturages de l’empereur, pour monter les gens de guerre, pour les voyages de la cour, et pour les courriers publics. Plusieurs missionnaires, que l’empereur Kang-hi, dans ces derniers temps, approcha de sa personne par amour pour les sciences, rapportent qu’ils l’ont suivi dans ces chasses magnifiques vers la Grande-Tartarie, où cent mille cavaliers et soixante mille hommes de pied marchaient en ordre de bataille : c’est un usage immémorial dans ces climats.

Les villes chinoises n’ont jamais eu d’autres fortifications que celles que le bon sens inspirait à toutes les nations avant l’usage de l’artillerie ; un fossé, un rempart, une forte muraille, et des tours ; depuis même que les Chinois se servent de canon, ils n’ont point suivi le modèle de nos places de guerre ; mais, au lieu qu’ailleurs on fortifie les places, les Chinois fortifièrent leur empire. La grande muraille qui séparait et défendait la Chine

  1. Voyez les Lettres édifiantes, XIXe recueil, pages 292-293.