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famille, après le déluge, toujours occupée à peupler, et ses enfants s’étant occupés de même, il se trouva en deux cent cinquante ans beaucoup plus d’habitants que n’en contient aujourd’hui l’univers. Il s’en faut beaucoup que le Talmud et les Mille et une Nuits contiennent rien de plus absurde. Il a déjà été dit qu’on ne fait point ainsi des enfants à coups de plume. Voyez nos colonies, voyez ces archipels immenses de l’Asie dont il ne sort personne : les Maldives, les Philippines, les Moluques, n’ont pas le nombre d’habitants nécessaire. Tout cela est encore une nouvelle preuve de la prodigieuse antiquité de la population de la Chine.

Elle était au temps de Charlemagne, comme longtemps auparavant, plus peuplée encore que vaste. Le dernier dénombrement dont nous avons connaissance, fait seulement dans les quinze provinces qui composent la Chine proprement dite, monte jusqu’à près de soixante millions d’hommes capables d’aller à la guerre ; en ne comptant ni les soldats vétérans, ni les vieillards au-dessus de soixante ans, ni la jeunesse au-dessous de vingt ans, ni les mandarins, ni la multitude des lettrés, ni les bonzes, encore moins les femmes qui sont partout en pareil nombre que les hommes, à un quinzième ou seizième près, selon les observations de ceux qui ont calculé avec plus d’exactitude ce qui concerne le genre humain. A ce compte, il paraît difficile qu’il y ait moins de cent cinquante millions d’habitants à la Chine : notre Europe n’en a pas beaucoup plus de cent millions, à compter vingt millions en France, vingt-deux en Allemagne, quatre dans la Hongrie, dix dans toute l’Italie jusqu’en Dalmatie, huit dans la Grande-Bretagne et dans l’Irlande, huit dans l’Espagne et le Portugal, dix ou douze dans la Russie européane, cinq dans la Pologne, autant dans la Turquie d’Europe, dans la Grèce et les Iles, quatre dans la Suède, trois dans la Norvège et le Danemark, près de quatre dans la Hollande et les Pays-Bas voisins[1].

On ne doit donc pas être surpris si les villes chinoises sont immenses ; si Pékin, la nouvelle capitale de l’empire, a près de six de nos grandes lieues de circonférence, et renferme environ trois millions de citoyens ; si Nankin, l’ancienne métropole, en avait autrefois davantage ; si une simple bourgade, nommée

  1. D’après les documents officiels, la population de la Chine était, en 1825, de 352,866,012 habitants, et le total des troupes se montait à 1,263,000 hommes. En 1762, c’est-à-dire au moment où Voltaire écrivait, on comptait en Chine, d’après Grosier, 198,214,553 habitants. La population aurait donc augmenté, en moins de soixante-dix ans, de plus de 150 millions d’hommes. (G. A.)