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de grands chemins d’aujourd’hui et des coupeurs de bourses, que nous punissons de la roue et de la corde ; et voilà ce que Tacite a le front de louer, pour rendre la cour des empereurs romains méprisable, par le contraste de la vertu germanique ! Il appartient à un esprit aussi juste que le vôtre de regarder Tacite comme un satirique ingénieux, aussi profond dans ses idées que concis dans ses expressions, qui a fait la critique plutôt que l’histoire de son pays, et qui eût mérité l’admiration du nôtre, s’il avait été impartial.

Quand César passe en Angleterre, il trouve cette île plus sauvage encore que la Germanie. Les habitants couvraient à peine leur nudité de quelques peaux de bêtes. Les femmes d’un canton y appartenaient indifféremment à tous les hommes du même canton. Leurs demeures étaient des cabanes de roseaux, et leurs ornements des figures que les hommes et les femmes s’imprimaient sur la peau en y faisant des piqûres, et en y versant le suc des herbes, ainsi que le pratiquent encore les sauvages de l’Amérique.

Que la nature humaine ait été plongée pendant une longue suite de siècles dans cet état si approchant de celui des brutes, et inférieur à plusieurs égards, c’est ce qui n’est que trop vrai. La raison en est, comme on l’a dit[1], qu’il n’est pas dans la nature de l’homme de désirer ce qu’il ne connaît pas. Il a fallu partout, non-seulement un espace de temps prodigieux, mais des circonstances heureuses, pour que l’homme s’élevât au-dessus de la vie animale.

Vous avez donc grande raison de vouloir passer tout d’un coup aux nations qui ont été civilisées les premières. Il se peut que longtemps avant les empires de la Chine et des Indes il y ait eu des nations instruites, polies, puissantes, que des déluges de barbares auront ensuite replongées dans le premier état d’ignorance et de grossièreté qu’on appelle l’état de pure nature.

La seule prise de Constantinople a suffi pour anéantir l’esprit de l’ancienne Grèce[2]. Le génie des Romains fut détruit par les Goths. Les côtes de l’Afrique, autrefois si florissantes, ne sont presque plus que des repaires de brigands. Des changements

  1. Voyez Introduction, paragraphe iii ; et tome Ier du Théâtre, dans Zaïre, acte I, sc. i.
  2. M. Daunou remarque que : « En 1453 il ne restait à Constantinople que l’esprit du Bas-Empire ; il y avait longtemps que l’esprit de l’ancienne Grèce avait disparu. Les Turcs n’ont guère asservi que des théologiens, des courtisans et un peuple déjà esclave. »