Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome11.djvu/179

Cette page a été validée par deux contributeurs.

nature ; et nous, dans notre Occident septentrional, nous devons tout au temps, au commerce, à une industrie tardive. Des forêts, des pierres, des fruits sauvages, voilà tout ce qu’a produit naturellement l’ancien pays des Celtes, des Allobroges, des Pictes, des Germains, des Sarmates, et des Scythes. On dit que l’île de Sicile produit d’elle-même un peu d’avoine[1] ; mais le froment, le riz, les fruits délicieux, croissaient vers l’Euphrate, à la Chine, et dans l’Inde. Les pays fertiles furent les premiers peuplés, les premiers policés. Tout le Levant, depuis la Grèce jusqu’aux extrémités de notre hémisphère, fut longtemps célèbre avant que nous en sussions assez pour connaître que nous étions barbares. Quand on veut savoir quelque chose des Celtes, nos ancêtres, il faut avoir recours aux Grecs et aux Romains, nations encore très-postérieures aux Asiatiques.

Si, par exemple, des Gaulois voisins des Alpes, joints aux habitants de ces montagnes, s’étant établis sur les bords de l’Éridan, vinrent jusqu’à Rome trois cent soixante et un ans après sa fondation, s’ils assiégèrent le Capitole, ce sont les Romains qui nous l’ont appris. Si d’autres Gaulois, environ cent ans après, entrèrent dans la Thessalie, dans la Macédoine, et passèrent sur le rivage du Pont-Euxin, ce sont les Grecs qui nous le racontent, sans nous dire quels étaient ces Gaulois, ni quel chemin ils prirent. Il ne reste chez nous aucun monument de ces émigrations, qui ressemblent à celles des Tartares ; elles prouvent seulement que la nation était très-nombreuse, mais non civilisée. La colonie des Grecs qui fonda Marseille, six cents ans avant notre ère vulgaire, ne put polir la Gaule : la langue grecque ne s’étendit pas même au delà de son territoire[2].

Gaulois, Allemands, Espagnols, Bretons, Sarmates, nous ne savons rien de nous avant dix-huit siècles, sinon le peu que nos vainqueurs ont pu nous en apprendre ; nous n’avions pas même de fables : nous n’avions pas osé imaginer une origine. Ces vaines idées que tout cet Occident fut peuplé par Gomer, fils de Japhet, sont des fables orientales.

Si les anciens Toscans qui enseignèrent les premiers Romains savaient quelque chose de plus que les autres peuples occiden-

  1. Il croît naturellement en Sicile une plante dont le grain ressemble beaucoup au froment, et qu’on a pris pour du froment naturel ; mais les botanistes ont observé des différences très-marquées entre cette plante et le froment. (K.)
  2. Cependant César, dans ses Commentaires (de Bello Gallico, I, 29), rapporte que le rôle qu’il trouva après une victoire dans le camp des Suisses ou Helvétiens était écrit en grec. (B.)