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Quand les Juifs eurent enfin donné des noms à leur milice céleste, ils la distinguèrent en dix classes : les saints, les rapides, les forts, les flammes, les étincelles, les députés, les princes, les fils de princes, les images, les animés. Mais cette hiérarchie ne se trouve que dans le Talmud et dans le Targum, et non dans les livres du canon hébreu.

Ces anges eurent toujours la forme humaine, et c’est ainsi que nous les peignons encore aujourd’hui en leur donnant des ailes. Raphaël conduisit Tobie. Les anges qui apparurent à Abraham, à Loth, burent et mangèrent avec ces patriarches ; et la brutale fureur des habitants de Sodome ne prouve que trop que les anges de Loth avaient un corps. Il serait même difficile de comprendre comment les anges auraient parlé aux hommes, et comment on leur eût répondu, s’ils n’avaient paru sous la figure humaine.

Les Juifs n’eurent pas même une autre idée de Dieu. Il parle le langage humain avec Adam et Ève ; il parle même au serpent ; il se promène dans le jardin d’Éden à l’heure de midi ; il daigne converser avec Abraham, avec les patriarches, avec Moïse. Plus d’un commentateur a cru même que ces mots de la Genèse : Faisons l’homme à notre image, pouvaient être entendus à la lettre ; que le plus parfait des êtres de la terre était une faible ressemblance de la forme de son créateur, et que cette idée devait engager l’homme à ne jamais dégénérer.

Quoique la chute des anges transformés en diables, en démons, soit le fondement de la religion juive et de la chrétienne, il n’en est pourtant rien dit dans la Genèse, ni dans la loi, ni dans aucun livre canonique. La Genèse dit expressément qu’un serpent parla à Ève et la séduisit. Elle a soin de remarquer que le serpent était le plus habile, le plus rusé de tous les animaux ; et nous avons observé[1] que toutes les nations avaient cette opinion du serpent. La Genèse marque encore positivement que la haine des hommes pour les serpents vient du mauvais office que cet animal rendit au genre humain ; que c’est depuis ce temps-là qu’il cherche à nous mordre, que nous cherchons à l’écraser ; et qu’enfin il est condamné, pour sa mauvaise action, à ramper sur le ventre, et à manger la poussière de la terre. Il est vrai que le serpent ne se nourrit point de terre, mais toute l’antiquité le croyait.

Il semble à notre curiosité que c’était là le cas d’apprendre aux hommes que ce serpent était un des anges rebelles devenus

  1. Paragraphe vi.