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-quatre mille hommes de sa nation, sous prétexte qu’on a trouvé un Juif couché avec une Madianite ? Et comment peut-on dire, après ces étonnantes boucheries, que « Moïse était le plus doux de tous les hommes » ? Avouons qu’humainement parlant, ces horreurs révoltent la raison et la nature. Mais si nous considérons dans Moïse le ministre des desseins et des vengeances de Dieu, tout change alors à nos yeux ; ce n’est point un homme qui agit en homme, c’est l’instrument de la Divinité, à laquelle nous n’avons aucun compte à demander : nous ne devons qu’adorer, et nous taire.

Si Moïse avait institué sa religion de lui-même, comme Zoroastre, Thaut, les premiers brames, Numa, Mahomet, et tant d’autres, nous pourrions lui demander pourquoi il ne s’est pas servi dans sa religion du moyen le plus efficace et le plus utile pour mettre un frein à la cupidité et au crime ; pourquoi il n’a pas annoncé expressément l’immortalité de l’âme, les peines et les récompenses après la mort : dogmes reçus dès longtemps en Égypte, en Phénicie, en Mésopotamie, en Perse, et dans l’Inde. « Vous avez été instruit, lui dirions-nous, dans la sagesse des Égyptiens ; vous êtes législateur, et vous négligez absolument le dogme principal des Égyptiens, le dogme le plus nécessaire aux hommes, croyance si salutaire et si sainte, que vos propres Juifs, tout grossiers qu’ils étaient, l’ont embrassée longtemps après vous ; du moins elle fut adoptée en partie par les Esséniens et les Pharisiens, au bout de mille années. »

Cette objection accablante contre un législateur ordinaire tombe et perd, comme on voit, toute sa force, quand il s’agit d’une loi donnée par Dieu même, qui, ayant daigné être le roi du peuple juif, le punissait et le récompensait temporellement, et qui ne voulait lui révéler la connaissance de l’immortalité de l’âme, et les supplices éternels de l’enfer, que dans les temps marqués par ses décrets. Presque tout événement purement humain, chez le peuple juif, est le comble de l’horreur ; tout ce qui est divin est au-dessus de nos faibles idées : l’un et l’autre nous réduisent toujours au silence.

Il s’est trouvé des hommes d’une science profonde qui ont poussé le pyrrhonisme de l’histoire jusqu’à douter qu’il y ait eu un Moïse ; sa vie, qui est toute prodigieuse depuis son berceau jusqu’à son sépulcre, leur a paru une imitation des anciennes fables arabes, et particulièrement de celle de l’ancien Bacchus[1].

  1. Voyez ci-devant l’article Bacchus, n° xxviii. (Note de Voltaire.)