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le voir rétrograder jusque vers l’endroit d’où il était parti, il serait difficile de le regarder comme un grand capitaine. Il est à la tête de six cent mille combattants, et il ne pourvoit ni au vêtement ni à la subsistance de ses troupes. Dieu fait tout. Dieu remédie à tout ; il nourrit, il vêtit le peuple par des miracles. Moïse n’est donc rien par lui-même, et son impuissance montre qu’il ne peut être guidé que par le bras du Tout-Puissant; aussi nous ne considérons en lui que l’homme, et non le ministre de Dieu. Sa personne, en cette qualité, est l’objet d’une recherche plus sublime.

Il veut aller au pays des Cananéens, à l’occident du Jourdain, dans la contrée de Jéricho, qui est, dit-on, un bon terroir à quelques égards ; et, au lieu de prendre cette route, il tourne à l’orient, entre Ésiongaber et la mer Morte, pays sauvage, stérile, hérissé de montagnes sur lesquelles il ne croît pas un arbuste, et où l’on ne trouve point de fontaine, excepté quelques petits puits d’eau salée. Les Cananéens ou Phéniciens, sur le bruit de cette irruption d’un peuple étranger, viennent le battre dans ces déserts vers Cadès-Barné. Comment se laisse-t-il battre à la tête de six cent mille soldats, dans un pays qui ne contient pas aujourd’hui deux ou trois mille habitants ? Au bout de trente-neuf ans il remporte deux victoires ; mais il ne remplit aucun objet de sa légation : lui et son peuple meurent avant que d’avoir mis le pied dans le pays qu’il voulait subjuguer.

Un législateur, selon nos notions communes, doit se faire aimer et craindre ; mais il ne doit pas pousser la sévérité jusqu’à la barbarie : il ne doit pas, au lieu d’infliger par les ministres de la loi quelques supplices aux coupables, faire égorger au hasard une grande partie de sa nation par l’autre.

Se pourrait-il qu’à l’âge de près de six-vingts ans, Moïse, n’étant conduit que par lui-même, eût été si inhumain, si endurci au carnage, qu’il eût commandé aux lévites de massacrer, sans distinction, leurs frères, jusqu’au nombre de vingt-trois mille, pour la prévarication de son propre frère, qui devait plutôt mourir que de faire un veau pour être adoré ? Quoi ! après cette indigne action, son frère est grand pontife, et vingt-trois mille hommes sont massacrés !

Moïse avait épousé une Madianite, fille de Jéthro, grand-prêtre de Madian, dans l’Arabie Pétrée ; Jéthro l’avait comblé de bienfaits ; il lui avait donné son fils pour lui servir de guide dans les déserts : par quelle cruauté opposée à la politique (à ne juger que par nos faibles notions) Moïse aurait-il pu immoler vingt-