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qui dirait publiquement à un derviche qu’il enseigne des sottises courrait risque d’être empalé. Il y a eu des savants qui ont trouvé l’histoire de leur temps dans l’Iliade et dans l’Odyssée ; mais ces savants n’ont pas fait la même fortune que les commentateurs de l’Alcoran.

La plus brillante fonction des oracles fut d’assurer la victoire dans la guerre. Chaque armée, chaque nation avait ses oracles qui lui promettaient des triomphes. L’un des deux partis avait reçu infailliblement un oracle véritable. Le vaincu, qui avait été trompé, attribuait sa défaite à quelque faute commise envers les dieux, après l’oracle rendu ; il espérait qu’une autre fois l’oracle s’accomplirait. Ainsi presque toute la terre s’est nourrie d’illusion. Il n’y eut presque point de peuple qui ne conservât dans ses archives, ou qui n’eût par la tradition orale, quelque prédiction qui l’assurait de la conquête du monde, c’est-à-dire des nations voisines ; point de conquérant qui n’ait été prédit formellement aussitôt après sa conquête. Les Juifs mêmes, enfermés dans un coin de terre presque inconnu, entre l’Anti-Liban, l’Arabie Déserte et la Pétrée, espérèrent, comme les autres peuples, d’être les maîtres de l’univers, fondés sur mille oracles que nous expliquons dans un sens mystique, et qu’ils entendaient dans le sens littéral.


xxxii. — Des sibylles chez les Grecs et de leur influence sur les autres nations.

Lorsque presque toute la terre était remplie d’oracles, il y eut de vieilles filles qui, sans être attachées à aucun temple, s’avisèrent de prophétiser pour leur compte. On les appela sibylles, σιὸς βουλὴ (sios boulê), mots grecs du dialecte de Laconie, qui signifient conseil de Dieu. L’antiquité en compte dix principales en divers pays. On sait assez le conte de la bonne femme qui vint apporter dans Rome, à l’ancien Tarquin, les neuf livres de l’ancienne sibylle de Cumes. Comme Tarquin marchandait trop, la vieille jeta au feu les six premiers livres, et exigea autant d’argent des trois restants qu’elle en avait demandé des neuf entiers. Tarquin les paya. Ils furent, dit-on, conservés à Rome jusqu’au temps de Sylla, et furent consumés dans un incendie du Capitole.

Mais comment se passer des prophéties des sibylles ? On envoya trois sénateurs à Érythrès, ville de Grèce, où l’on gardait précieusement un millier de mauvais vers grecs, qui passaient pour être de la façon de la sibylle Érythrée. Chacun en voulait avoir des