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prières étaient adressées aux dieux immortels, et assurément les statues n’étaient pas immortelles.

Des fourbes, il est vrai, firent croire, et des superstitieux crurent que des statues avaient parlé. Combien de fois nos peuples grossiers n’ont-ils pas eu la même crédulité ? mais jamais, chez aucun peuple, ces absurdités ne furent la religion de l’État. Quelque vieille imbécile n’aura pas distingué la statue et le dieu : ce n’est pas une raison d’affirmer que le gouvernement pensait comme cette vieille. Les magistrats voulaient qu’on révérât les représentations des dieux adorés, et que l’imagination du peuple fût fixée par ces signes visibles : c’est précisément ce qu’on fait dans la moitié de l’Europe. On a des figures qui représentent Dieu le père sous la forme d’un vieillard, et on sait bien que Dieu n’est pas un vieillard. On a des images de plusieurs saints qu’on vénère, et on sait bien que ces saints ne sont pas Dieu le père.

De même, si on ose le dire, les anciens ne se méprenaient pas entre les demi-dieux, les dieux, et le maître des dieux. Si ces anciens étaient idolâtres pour avoir des statues dans leurs temples, la moitié de la chrétienté est donc idolâtre aussi ; et si elle ne l’est pas, les nations antiques ne l’étaient pas davantage.

En un mot, il n’y a pas dans toute l’antiquité un seul poète, un seul philosophe, un seul homme d’État qui ait dit qu’on adorait de la pierre, du marbre, du bronze, ou du bois. Les témoignages du contraire sont innombrables : les nations idolâtres sont donc comme les sorciers : on en parle, mais il n’y en eut jamais.

Un commentateur, Dacier, a conclu qu’on adorait réellement la statue de Priape, parce que Horace, en faisant parler cet épouvantail, lui fait dire : « J’étais autrefois un tronc ; l’ouvrier, incertain s’il en ferait un dieu ou une escabelle, prit le parti d’en faire un dieu, etc. » Le commentateur cite le prophète Baruch pour prouver que du temps d’Horace on regardait la figure de Priape comme une divinité réelle : il ne voit pas qu’Horace se moque et du prétendu dieu, et de sa statue. Il se peut qu’une de ses servantes, en voyant cette énorme figure, crût qu’elle avait quelque chose de divin ; mais assurément tous ces Priapes de bois dont les jardins étaient remplis pour chasser les oiseaux n’étaient pas regardés comme les créateurs du monde. Il est dit que Moïse, malgré la loi divine de ne faire aucune représentation d’hommes ou d’animaux, érigea un serpent d’airain, ce qui était une imitation du serpent d’argent que les prê-