Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome10.djvu/46

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


D’une entreprise si hardie.
Pour époux il fut accepté.
Les dieux seuls daignèrent paraître[1]
À cet hymen précipité ;
Car il n’était point là de prêtre :
Et, comme vous pouvez penser,
Des valets on peut se passer
Quand on est sous les yeux du maître.
Le soir, le satrape amoureux,
Dans mon lit, sans cérémonie,
Vint m’expliquer ses tendres vœux.
Il crut, pour apaiser ses feux,
N’avoir qu’une fille jolie,
Il fut surpris d’en trouver deux.
« Tant mieux, dit-il, car votre amie,
Comme vous, est fort à mon gré.
J’aime beaucoup la compagnie :
Toutes deux je contenterai,
N’ayez aucune jalousie. »
Après sa petite leçon,
Qu’il accompagnait de caresses,
Il voulait agir tout de bon ;
Il exécutait ses promesses,
Et je tremblais pour Agathon.
Mais mon Grec, d’une main guerrière,
Le saisissant par la crinière,
Et tirant son estramaçon,
Lui fit voir qu’il était garçon,
Et parla de cette manière :
« Sortons tous trois de la maison,
Et qu’on me fasse ouvrir la porte ;
Faites bien signe à votre escorte
De ne suivre en nulle façon.
Marchons tous les trois au rivage ;
Embarquons-nous sur un esquif.
J’aurai sur vous l’œil attentif :
Point de geste, point de langage ;
Au premier signe un peu douteux,

  1. D’après la lettre à d’Argental, du 30 décembre 1763, il paraît que l’auteur avait d’abord mis :
    Les dieux seuls purent comparaître.